HÉRODOTE   Accueil
  Bulletin d'Abonnement
  Institut Français de Géopolitique
  Liste de diffusion Hérodote / IFG

Directeurs

Béatrice Giblin,
Yves Lacoste.

Comité de Rédaction


Frédérick Douzet,
Sonia Jedidi,
Barbara Loyer,
Delphine Papin,
Jean-Luc Racine,
Jérémy Robine,
Philippe Subra,
Frédéric Encel.

Thèmes envisagés*

- Géopolitique de l’Iran
- La France demain
- Amérique Latine
- Le Sahel


* Attention : il ne s'agit pas de titres de numéros à venir et rien ne garantit que de ces thèmes aboutissent un jour à des numéros. -

Les auteurs

A B C D E F G H I J K L M
N O P Q R S T U V W X Y Z

Rechercher



 

117 - Élisée Reclus
(Deuxième trimestre 2005)

Voir le sommaire de ce numéro

Hérodote et Reclus

Yves Lacoste

Lorsqu’en 1981, Hérodote publie son 22e numéro intitulé « Élisée Reclus, un géographe libertaire » (c’était à son propos la première publication depuis très longtemps, à l’exception de l’article de Béatrice Giblin dès le n° 2 d’Hérodote), la bataille qu’en 1976 la revue avait ouverte chez les géographes, n’était pas encore gagnée. La majorité d’entre eux considérait encore comme inutile ou pire, comme non scientifique, d’aborder en géographie des questions politiques même quand elles avaient des rapports évidents aux territoires. Aussi l’œuvre colossale de Reclus, œuvre politique à bien des égards, qui était alors passée sous silence fut pour nous un puissant moyen de contester la conception a-politique de la géographie révérée depuis des décennies par les géographes universitaires. Ils pensaient que Vidal de La Blache (1845-1918) « père fondateur de l’école géographique française » en rédigeant en 1903 le « Tableau de la géographie de la France » sans souffler mot de questions territoriales et politiques avait défini une fois pour toutes ce qu’est la géographie et le genre de phénomènes qu’elle devait prendre en compte. C’est pourquoi dans le gros article que j’écrivis dans ce 22e numéro d’Hérodote, « Géographicité et géopolitique, Élisée Reclus » il était beaucoup question de Vidal de La Blache pour souligner a contrario l’originalité et l’intérêt de l’œuvre du géographe libertaire.

Aujourd’hui pour ce qui est de la prise en compte en géographie des questions politiques, la bataille est en partie gagnée et ce d’autant plus que l’action d’Hérodote a été relayée par le soudain succès dans l’opinion du terme géopolitique. Il était complètement proscrit depuis les lendemains de la seconde guerre sous prétexte qu’il avait été largement utilisé par les nazis. Mais début 1979 un journal aussi réputé que Le Monde et de surcroît dans l’éditorial de son directeur, stigmatisa l’invasion du Cambodge par l’armée vietnamienne par l’emploi du mot géopolitique. Mais cela fut perçu par nombre de journalistes comme l’apparition d’un terme nouveau et fort commode pour désigner un conflit pour du territoire, ce qui ne manquait pas dans l’actualité. Toujours est-il que le mot géopolitique (désormais débarrassé de toute allusion au nazisme) a connu en France depuis vingt ans un succès qui, pour des raisons complexes, est progressivement devenu considérable.

Mais ce n’était pas encore le cas, lorsqu’en 1981, j’ai utilisé le mot géopolitique en tant que terme majeur dans Hérodote et justement dans le numéro consacré à Reclus. En effet j’avais perçu que ce mot, si étroitement lié à géographie, était fort utile, à la condition d’être clairement défini, pour désigner les rivalités de pouvoirs sur des territoires. C’est donc avec l’article « Géographicité et géopolitique : Élisée Reclus » que le terme géopolitique a été utilisé dans Hérodote, pour désigner, outre des conflits en cours, une façon géographique de voir les choses, en privilégiant les problèmes politiques. Un an plus tard le sous-titre d’Hérodote est devenu « revue de géographie et de géopolitique » avec le n° 27, fin 1982.

Nombre de géographes ont été alors effarés par l’usage du mot géopolitique dans Hérodote, car on était venu leur dire qu’il s’agissait toujours et encore d’un « terme nazi » : dés 1980, Roger Brunet (dans sa préface au livre de Claude Raffestin, Pour une géographie du pouvoir) trépignait déjà d’horreur, sans d’ailleurs expliquer pourquoi, ni que ce terme avait été lancé par des géographes allemands bien avant qu’il soit question de nazisme. Mais il était difficile de classer le libertaire Reclus parmi les théoriciens de l’« espace vital ». Hérodote a continué avec le réseau de ses amis et porté aussi par l’intérêt général pour la géopolitique. La revue est pour beaucoup dans la création du Centre de recherches et d’analyses géopolitiques dont Béatrice Giblin a encore développé l’importance en fondant l’Institut français de géopolitique (à l’université Paris-VIII).

Après avoir longtemps boudé le mot géopolitique, nombre de géographes l’utilisent aujourd’hui, d’abord par commodité car ils voient que cela donne de l’écho à leurs propos dans les médias. Ils se rendent ensuite progressivement compte que cette méthode d’analyse est tout à fait géographique et qu’elle accroît l’audience de la géographie.

Alors pourquoi refaire en 2005 un numéro d’Hérodote sur Reclus ? D’abord parce qu’à l’occasion du centième anniversaire de sa mort, nombre de colloques vont se tenir. Si nous n’avions rien publié dans ces circonstances, on se serait étonné ou réjoui de notre silence. Fallait-il seulement republier le numéro de 1981 qui est depuis longtemps introuvable ? Il faut faire autrement et davantage, car je pense qu’en vingt-cinq ans le milieu des géographes a beaucoup changé. Le monde où nous vivons a changé bien plus encore et ils s’efforcent d’en rendre compte pour en parler à leurs élèves ou à leurs concitoyens. En cela, le rôle des géographes est grand, comme celui des historiens.

On célèbre aussi cette année le centième anniversaire de la mort de Jules Verne dont la série des romans éminemment géographiques doivent beaucoup aux ouvrages d’Élisée Reclus (ils eurent un temps le même éditeur : Hetzel). Je regrette d’ailleurs que les médias dans cette commémoration célèbrent surtout ses romans précurseurs des techniques nouvelles et ne parlent guère des romans qui sont véritablement géopolitiques, notamment Michel Strogoff qui relate le soulèvement dans l’empire russe de populations musulmanes de l’Oural et des confins du Turkestan. L’Île mystérieuse est le livre de Jules Verne qui depuis très longtemps m’importe le plus. Géopolitique, il l’est de façon paradoxale et symbolique, puisque c’est la conquête, la colonisation d’un territoire totalement vide, d’une île déserte au relief complexe, par un très petit groupe de naufragés (des Blancs) qui tout d’abord n’a comme seule arme que son savoir. C’est d’ailleurs dans ce sens très particulier qu’Élisée Reclus, de façon très discutable à mon avis (voir ci-après p. xx), emploie le mot colonisation avec des connotations positives, en dépit du fait qu’il s’en sert aussi pour désigner la conquête par des Européens de vastes territoires dont les habitants ont été soumis à l’oppression.

Dans ce nouveau numéro sur Élisée Reclus, nous avons accordé une grande place à des textes que des géographes et historiens jeunes et moins jeunes ont choisis pour l’essentiel dans les tomes de la Nouvelle Géographie universelle et qu’ils ont commentés, y compris de façon critique, en fonction de l’actualité ou de l’intérêt méthodologique. Pour diverses parties du monde qui étaient fort mal connues dans la seconde moitié du XIXe siècle, les descriptions précises que Reclus a faites de leurs situations géopolitiques sont encore d’une grande utilité aujourd’hui.

Cependant, pour ma part, je pense que, autant il était utile, pour le progrès des géographes et de la géographie de faire, il y a vingt-cinq ans, le panégyrique de l’œuvre de Reclus, autant il faut aujourd’hui inciter les géographes à réfléchir à l’évolution de l’« école géographique française », à ses progrès et à ses dérives. Reclus est à la mode et nous nous en félicitons, mais certains ont tendance à le citer pour légitimer ipso facto des orientations qui sont à discuter. Déjà, il y a vingt ans, son nom avait été transformé en sigles RECLUS (réseau d’études des changements dans les unités spatiales) pour désigner un GIP (groupement d’intérêt public) qui a surtout diffusé une géographie réduite à des modèles d’allure géométrique. La connaissance de l’œuvre d’Élisée Reclus n’y a pas gagné grand-chose et celle-ci n’a droit qu’à 35 lignes dans la présentation de la Géographie universelle dirigée par Roger Brunet soit trois fois moins que Malte-Brun (1775-1826) auteur d’une première Géographie universelle bien moins documentée, assez énumérative et très conformiste, en comparaison de celle du géographe libertaire. C’est d’ailleurs pour marquer sa différence avec celle de Malte-Brun que Reclus a choisi le titre de Nouvelle Géographie universelle.

Certes l’œuvre de Reclus, dont L’Homme et la Terre fait en quelque sorte le bilan, a apporté beaucoup d’idées dans l’évolution de la pensée géographique. Son apport nous paraît d’autant plus grand que s’est produit, dans les débuts de la corporation des géographes français, la phase de régression épistémologique qui a imposé implicitement l’exclusion de tout ce qui relève du politique du champ de la géographie. Mais il faut aussi tenir compte que la géographie n’est seulement scolaire et universitaire et que depuis des siècles, des hommes d’action ont fait des raisonnements géographiques à partir des cartes et autres documents, dans des préoccupations essentiellement stratégiques avec la sanction de la réussite ou de l’échec, de la victoire ou de la défaite. Or ce type de raisonnements plus ou moins militaire qui est fort important dès lors qu’il est véritablement question de géopolitique, Reclus, en tant humaniste libertaire, ne veut guère en faire état. Certes il dénonce les appétits des États et leurs rivalités mais il n’étudie guère leurs arguments antagonistes, ni précisément les stratégies qu’ils mettent en œuvre.

Enfin pour ce qui est des configurations spatiales à l’intérieur des États, Reclus accorde trop importance, qu’il s’agisse de la France ou de la Chine par exemple, aux limites des bassins hydrographiques, comme on avait commencé à le faire au XVIIe siècle. Ceci est d’autant plus dommage que, dans les volumes de sa Géographie universelle, la description qu’il fait des États, une fois exposé les grandes lignes du relief, se déroule, région après région, sans qu’il expose préalablement un plan d’ensemble et les raisons pour lesquelles il les distingue.

En son temps, Élisée Reclus apparaît comme le seul grand géographe en France, mais d’autres géographes existent déjà en Allemagne où la géographie universitaire était puissante depuis plusieurs décennies. Reclus connaît leurs œuvres qui sont d’importance, mais il ne les cite guère et malheureusement il ne les critique pas, bien qu’elles étaient déjà d’évidence très dangereuses pour l’avenir.

Bref, ce nouveau numéro d’Hérodote sur notre grand géographe libertaire est sensiblement différent de celui de 1981. Élisée Reclus nous a énormément apporté et depuis une vingtaine d’années notamment depuis la redécouverte de son œuvre, l’école géographique française, pour d’autres raisons a progressé. Il fut un homme du XIXe siècle qui, comme bien d’autres hommes de haute culture, avait l’espérance d’un monde meilleur et ses convictions libertaires, et en vérité sa religiosité profonde, le rendaient à la fois plus lucide à moyen terme et plus utopique pour l’avenir. Nous vivons dans un monde qui a perdu ses illusions et où l’on raisonne en termes de dangers quant à l’avenir de la planète. C’est une raison majeure de nous interroger sur notre position à l’égard de l’œuvre d’Élisée Reclus.

 

Le sommaire de ce numéro :

117 - Élisée Reclus
(Deuxième trimestre 2005)

Les résumés et les articles complets :

R Résumé seul                    A Article complet

A Présentation par la rédaction Hérodote | Voir la présentation.

A Hérodote et Reclus par Yves Lacoste | Voir l'éditorial.

A Élisée Reclus : un géographe d’exception par Béatrice Giblin | Voir l'article.

A Élisée Reclus, une très large conception de la géographicité et une bienveillante géopolitique par Yves Lacoste | Voir l'article.

R Une expérience reclusienne : les Cahiers Élisée Reclus par Joël CORNUAULT | Voir le résumé.

R Élisée Reclus et l’Amérique, regard centenaire sur un pays neuf par Frédérick Douzet | Voir le résumé.

A Londres à la lumière d’un géographe libertaire par Delphine Papin | Voir l'article.

R La nation et les peuples qui la composent : une vision géopolitique de l’Espagne par Barbara Loyer | Voir le résumé.

R Élisée Reclus : lecture(s) du territoire de l’État-nation mexicain par Claude BATAILLON, Marie-France PRÉVÔT-SHAPIRA | Voir le résumé.

R Les sociétés musulmanes dans l’œuvre d’Élisée Reclus par Claude LIAUZU | Voir le résumé.

R Élisée Reclus et les colonisations par Béatrice Giblin | Voir le résumé.

R Le politique dans la géographie des Balkans : Reclus et ses successeurs, d’une Géographie universelle à l’autre (1883-1930) par Michel SIVIGNON | Voir le résumé.

R La « plus grande merveille de l’histoire », le Japon vu par Élisée Reclus par Philippe PELLETIER | Voir le résumé.

Ce numéro sur cairn.info (payant pendant deux ans, gratuit ensuite ; Attention : mise en ligne tardive)

Selection of Herodote papers with English Full Text (cairn.info)

 

Nous écrire : — abonnements & routage :