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Thèmes envisagés*

- Géopolitique de l’Iran
- La France demain
- Amérique Latine
- Le Sahel


* Attention : il ne s'agit pas de titres de numéros à venir et rien ne garantit que de ces thèmes aboutissent un jour à des numéros. -

Les auteurs

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107 - Géopolitique en montagnes
(quatrième trimestre 2002)

Voir le sommaire de ce numéro

Montagnes et géopolitique

Yves Lacoste

Par « géopolitique des montagnes », titre de ce cent septième numéro de la revue, nous entendons l’approche de rivalités de pouvoirs qui se déroulent dans un cadre géographique très particulier, la montagne, qu’il s’agisse de pacifiques concurrences entre des institutions démocratiques ou au contraire de rebellions et de guérillas et même de guerres entre des États pour le contrôle d’une chaîne de montagnes et de son piémont, comme c’est actuellement le cas au Cachemire, en Tchétchénie, au Népal et aussi dans une grande mesure en Afghanistan.

L’importance que nous donnons à l’Histoire dans l’analyse géopolitique (ce n’est pas pour rien que la revue est sous l’égide d’Hérodote, le « père de l’Histoire ») ne doit pas pour autant laisser croire que nous accorderions une moindre attention aux aspects géographiques des territoires sur lesquels se déroulent les rivalités de pouvoirs. C’est pourquoi nous avons choisi les montagnes comme thème de ce numéro.

Certes, les montagnes n’occupent qu’une très petite partie de la surface des continents, en comparaison de l’immensité des plaines et des plateaux. Qu’elles soient hautes ou basses, ces plus ou moins rugueuses planitudes correspondent pour l’essentiel aux grandes plaques qui forment la croûte terrestre. C’est en revanche sur les lignes où se chevauchent ces plaques en mouvement que se dressent la plupart des montagnes. C’est ce qui explique que, sur les cartes du globe, les formes caractéristiques du relief montagneux se disposent en de plus ou moins longues chaînes de montagnes.

Les montagnes sont l’objet de différentes sortes de préoccupations (touristiques, sportives ou stratégiques) qui sont fonction des contraintes et des avantages résultant de leurs caractéristiques géographiques. Nous verrons qu’en France le thème de la montagne tient une grande place dans les débats sur l’aménagement du territoire. On peut considérer qu’il s’agit de géopolitique (de géopolitique interne, pourrait-on dire) bien qu’ils traduisent davantage des différences de points de vue que des rivalités de pouvoirs, au sein d’une classe politique dont les membres partagent un même consensus démocratique pour ce qui est de l’essentiel. En revanche, dans de nombreux pays ou entre certains États, lorsqu’il est question de géopolitique, il s’agit de conflits entre des adversaires qui se combattent avec férocité. Il se trouve qu’actuellement nombre de ces combats se déroulent dans des montagnes. Ce n’est sans doute pas par hasard.

En effet, les chaînes de montagnes telles qu’elles apparaissent sur les cartes à petite échelle semblent devoir être suivies logiquement par le tracé des frontières. Mais, sur le terrain, les choses ne sont pas aussi évidentes, surtout quand deux États veulent chacun contrôler les positions stratégiques les plus intéressantes, des crêtes ou des lignes de partage des eaux, qu’il est difficile de tracer clairement même sur une carte à relativement grande échelle. De surcroît, dans de nombreux États, les montagnes sont aussi des territoires historiques où se maintiennent de vieilles traditions politiques et guerrières qui s’opposent encore au contrôle des autorités étatiques. La vigueur des formes du relief impose aux mouvements de forces venues des plaines des contraintes qu’il est difficile de surmonter.

Cela est dû au fait incontournable qu’en montagne la raideur des versants modifie sensiblement les rapports de force qui se déploient sur des espaces plus ou moins plats. La raideur des pentes rend particulièrement lents et difficiles les déplacements, surtout ceux d’engins de transport terrestre. Les troupes qui ne sont pas habituées à la montagne sont handicapées, et cela donne un net avantage aux montagnards et aux mulets qui souvent les accompagnent encore. À la fin du XIXe siècle ont été constituées dans nombre d’armées européennes des troupes de montagne (en France, les chasseurs alpins) bientôt considérées comme des unités d’élite, et il en est de même aujourd’hui dans l’armée américaine. En montagne, les routes pour s’élever sur les versants doivent être construites en lacets et peuvent être coupées par la neige en hiver et par des éboulements naturels ou provoqués. Lors des combats en montagne, les défenseurs ont l’avantage de tenir des positions dominantes, alors qu’en contrebas les assaillants doivent gravir des pentes sous les projectiles de leurs adversaires. C’est ce que théorise Clausewitz au début du XIXe siècle dans De la guerre. Ce classique de l’art de la guerre comprend de nombreux passages et même un chapitre entier qui traitent de la « guerre en montagne ».

Au milieu du XXe siècle, les militaires ont pu croire que l’aviation, et surtout les hélicoptères, allait régler les problèmes spécifiques de la guerre en montagne. Les dernières grosses opérations de la « guerre d’Algérie » de 1959 à 1960 furent au plan mondial les premières grandes offensives héliportées (l’armée française en Algérie avait alors été placée par de Gaulle sous le commandement d’un général d’aviation, Maurice Challe). Dans ces grandes opérations (la plus célèbre fut l’opération Jumelles en Kabylie), les hélicoptères avaient surtout pour tâche de porter rapidement des troupes au sommet des montagnes pour y débusquer les maquis du FLN qui s’y étaient réfugiés. Cela ne changea pas grand-chose à l’issue de la guerre d’Algérie. Lors de la guerre que les Américains menèrent au Vietnam de 1964 à 1975, on vit se multiplier les hélicoptères d’assaut dotés d’une puissance de feu considérable (ceux qui donnèrent à Coppola l’idée de montrer leur charge pour l’ouverture de son film Apocalypse Now avec la Chevauchée des Walkyries). Au Vietnam, ces engins ne furent guère utilisés en montagne, mais les Soviétiques eurent l’idée d’en construire de semblables pour leur guerre en Afghanistan (1979-1989) et les utilisèrent massivement en montagne. Mais ils durent déchanter à cause de l’apparition entre les mains des montagnards afghans de missiles légers sol-air fournis par les Américains. Le nombre des avions et hélicoptères abattus par ces fameux missiles Stinger décida pour une bonne part du retrait des Soviétiques. Mais la prolifération de ce joyau de la technologie militaire américaine repose de nouveau le problème de la guerre en montagne.

En effet, des Stinger ayant été fournis en grand nombre aux adversaires de l’Armée rouge en Afghanistan, qui ne les ont pas tous utilisés, beaucoup de ces missiles y sont restés. Ils sont aussi vendus par divers réseaux dans divers pays à des forces clandestines qui ont les moyens de payer cher, grâce à l’argent de la drogue ou à des financements occultes. Aussi, nombre d’avions et d’hélicoptères russes ont été récemment abattus en Tchétchénie. C’est pourquoi, en novembre-décembre 2001, les bombardements américains sur l’Afghanistan (et notamment sur les montagnes de Tora Bora, dont les grottes auraient été le repaire de Ben Laden) ont été menés par les vieux et fameux bombardiers B-52 car ils volent très haut au-delà de la portée des Stinger. Ces gros appareils à long rayon d’action (faute de pouvoir partir des porte-avions, nombre d’entre eux ont dû décoller de la base de Diego Garcia, dans l’océan Indien, à plus de 5 000 km de Kaboul) compensent la relative imprécision de leurs visées à haute altitude par le gros tonnage de bombes qu’ils peuvent lâcher.

Mais il apparaît maintenant que ces bombardements massifs ne règlent pas les problèmes stratégiques en Afghanistan, et plus généralement ceux de la guerre en montagne. En effet, une topographie très accidentée diminue beaucoup les effets de souffle des bombes : lorsqu’elles tombent sur une forte pente, leurs éclats sont projetés dans le versant sur un rayon très restreint au-dessus du point d’impact, et à l’inverse ils ne frappent guère les combattants qui ont pu s’allonger au-dessous du point d’impact. Les rochers et les ravins réduisent aussi la diffusion enflammée du napalm. En montagne, à basse altitude, les hélicoptères doivent ralentir leurs évolutions et deviennent alors des cibles que des tireurs embusqués peuvent facilement atteindre. Contre des montagnards, la guerre doit donc se faire sur le terrain.

À l’inverse, les dirigeants des mouvements séparatistes qui invoquent le principe du particularisme des peuples montagnards pour exiger leur indépendance devraient tenir compte du fait que la montagne n’est pas un monde en soi et qu’elle a depuis des siècles des rapports avec les plaines qui l’entourent. De nos jours, qu’il s’agisse des Basques, des Corses, des Kabyles, des Tchétchènes, etc., une grande partie de chacun de ces différents peuples montagnards qui se targue de ses traditions ne vit plus dans ses montagnes, mais dans les villes de la plaine ou sur la côte.

Aussi redevient-il nécessaire de tenir compte des particularités de chacune des montagnes où il est question d’agir, non seulement les caractéristiques de leurs différentes formes de relief, celles des niveaux de la végétation et des rythmes climatiques, mais aussi celles de leurs peuplements et de leurs contacts avec les plaines en contrebas. En effet, les montagnes, surtout pour ce qui est de leur relief, sont beaucoup plus diverses que les plaines et les plateaux. Mais, pour mieux distinguer différents types de montagnes, il n’est pas inutile de réfléchir à leurs caractéristiques communes, c’est-à-dire, sans pour autant vouloir chercher l’archétype de la Montagne, se demander comment définir une montagne ?

Qu’est-ce qu’une montagne ?

Répondre à cette question n’est pas si simple, bien que de nos jours les belles images photographiques de paysages de montagne soient presque devenues banales, mais elles continuent d’attirer le regard comme c’est le cas depuis les débuts du romantisme (jusqu’au XVIIe siècle en Europe, les montagnes furent jugées « affreuses »). Le mot « montagne » désigne une des représentations géographiques apparemment les plus élémentaires et, comme le mot « mer », c’est un des termes géographiques les plus anciens : en français, il apparaît au XIe siècle : en 1080 précise le Grand Robert, dans la Chanson de Roland, que l’on pourrait considérer comme le premier grand poème géopolitique (le retour d’Espagne de l’armée de Charlemagne, et l’arrière-garde prise au piège au milieu des montagnes dans le fameux défilé de Roncevaux). « Montagne » apparaît d’ailleurs à peu près à la même époque que le mot « plaine », qui est en quelque sorte son antithèse.

Pourtant, la définition du mot « montagne » est encore de nos jours extrêmement vague. Ainsi, le Robert se borne à dire qu’il s’agit d’une « importante élévation de terrain » (une simple dune pourrait donc être une montagne) ; « élévation du terrain, région de forte altitude », déclare un peu moins petitement le Larousse.

Moins simplistes, mais guère satisfaisantes, sont les définitions de la montagne que donnent les dictionnaires géographiques : celui de Pierre George et Fernand Verger définit montagne comme « partie saillante ou relief de l’écorce terrestre à la fois élevé (plusieurs centaines de mètres au-dessus de son soubassement) à versants déclives et occupant une grande étendue (plusieurs kilomètres carrés au moins) ». L’expression « versants déclives » est même un pléonasme, puisque l’adjectif déclive signifie en pente, et « plusieurs kilomètres carrés » sont une surface bien petite pour une montagne, et qu’est-ce que son « soubassement » ? Dans Les Mots de la géographie, dont les auteurs se piquent pourtant de rigueur conceptuelle, le mot « montagne » est bien sommairement défini comme une « masse de relief d’altitude notable, mais la désignation est relative » (et de citer tout de go la « montagne de Reims », qui culmine à 283 m au-dessus du vignoble champenois) pour convenir qu’« on appelle généralement montagne en géographie un relief accusé et d’une certaine extension, susceptible de présenter un milieu de vie original pour les populations [...] ».

Je dirai pour ma part, avant de commenter chacun des éléments constitutifs de cette définition qu’une montagne est un ensemble géographique, d’au moins une dizaine de kilomètres de longueur ou de diamètre, qui se dresse au-dessus de plaines plus ou moins proches, et dont le relief est essentiellement formé d’une hiérarchie de crêtes et de versants escarpés, les différences d’altitude étant suffisamment marquées pour déterminer des contrastes bioclimatiques évidents au moins pendant une notable partie de l’année.

Que la montagne soit ainsi définie comme un ensemble géographique permet d’y intégrer et d’y combiner les plus divers sous-ensembles (grandes vallées et plaines intérieures, axes de circulation vers les cols, zones de peuplement, villes) et d’y distinguer éventuellement différents sous-ensembles montagneux (chaînes d’avant-pays comme les Préalpes, zone axiale...). Ceux-ci sont d’autant plus importants qu’il s’agit de très grandes chaînes de montagnes.

En effet, comme pour tout ensemble géographique, il faut distinguer différents ordres de grandeur : les énormes chaînes de montagnes, c’est-à-dire les Andes et l’Himalaya, qui sont en fait des ensembles de chaînes, s’allongent sur des milliers de kilomètres et relèvent de ce qu’il est convenu d’appeler le deuxième ordre de grandeur (le premier, celui des continents et des océans, se mesurant en dizaines de milliers de kilomètres). De grandes montagnes comme les Alpes, le Taurus ou le Caucase se mesurent en centaines de kilomètres et relèvent du troisième ordre de grandeur. Bien plus nombreuses sont des montagnes qui se mesurent en dizaines de kilomètres (quatrième ordre), comme les Vosges, la Forêt-Noire ou la Sierra Maestra à Cuba. Et il y a le grand nombre des petites montagnes de quelques kilomètres de longueur qui se dressent comme nettement individualisées au-dessus des plaines.

Mais, pour caractériser une montagne, il ne faut pas seulement tenir compte de sa longueur sur la carte, mais aussi de l’altitude de ses principaux sommets et des différents niveaux de son volume montagneux. Cela détermine l’étagement d’un plus ou moins grand nombre d’étages bioclimatiques, nombre déterminé toutefois par les caractéristiques thermiques saisonnières de la zone climatique où se situe le relief montagneux. Ainsi, les chaînes de montagnes du nord de l’Alaska ou de la Sibérie restent toujours enneigées, et elles ne dominent que des étendues de toundra où la neige ne disparaît qu’en été. À l’inverse, dans la zone tropicale, les montagnes portent un grand nombre d’étages bioclimatiques, ce dont les hommes ont tiré parti de façons différentes selon les civilisations agraires.

Après avoir atteint l’altitude d’environ 6 000 m sur les flancs du Chimborazo en 1802 (Horace Bénédict de Saussure avait escaladé cinq ans plus tôt les 4 807 m du mont Blanc), le grand géographe Alexandre de Humboldt a décrit d’une façon qui est devenue classique l’étagement depuis les basses pentes d’abord des tierras calientes (terres chaudes), puis des tierras tiempladas (terres tempérées) et des tierras frias (terres froides) et tout en haut des tierras heladas (couvertes de glace). Il considérera ensuite que cet étagement en altitude correspond grosso modo à la disposition en latitude des zones bioclimatiques depuis l’Équateur jusqu’au cercle polaire. Il faut cependant tenir compte que dans les régions arides, faute de neige, les montagnes sont couvertes de végétation d’altitude et de rocailles jusqu’à des altitudes de 5 000 à 6 000 m, soit 2 000 m au-dessus de la limite des neiges persistantes dans les montagnes de la zone tempérée.

Les montagnes étant, avons-nous dit, des ensembles qui se dressent au-dessus de plaines plus ou moins proches (car il peut y avoir des collines et de bas plateaux intermédiaires), il en résulte qu’elles sont à l’amont de la plupart des grands ensembles fluviaux et forment souvent entre eux les lignes de partage des eaux. Du fait de l’importance des dénivellations et du volume des précipitations qu’elles reçoivent, les montagnes sont des ensembles de relief particulièrement attaqués par le ravinement et l’érosion d’un grand nombre de cours d’eau aux vallées plus ou moins profondes.

Pour une définition de la montagne, l’altitude est une caractéristique nécessaire mais elle n’est pas suffisante. Les hauts plateaux du Tibet ou des Andes, par exemple, en raison de leur platitude, ne sont pas des montagnes. Vue d’avion, chacune de celles-ci apparaît comme une hiérarchie de crêtes et surtout de versants escarpés. Cela est fort important tant pour la description des paysages que d’un point de vue tactique et stratégique.

À la différence du mot « montagne », qui est fort ancien, le terme de « versant » est très récent : selon le Robert, il date de 1800, c’est-à-dire à l’époque où commencent les grandes ascensions. Il vient du mot ancien « verser » qui signifie, d’une part, renverser, faire basculer sur le côté, ce qui est le cas d’un véhicule sur une forte pente et, d’autre part, faire couler un liquide d’un récipient qu’on incline, déverser, ce qui est le cas lorsque les eaux de pluie ruissellent sur une pente (voir en hydrographie le terme de « bassin versant »).

Une montagne se caractérise, avons-nous dit, par une hiérarchie de crêtes et de versants escarpés. En effet, il y a une gradation de leur hauteur relative : les versants des premières pentes de la montagne, qui marquent son contact avec la plaine, sont généralement moins raides et moins hauts que les versants des plus grands sommets, ceux de la zone axiale ou de la ligne de faîte, qui dominent des vallées plus ou moins profondes ; celles-ci mettent en évidence le réseau hiérarchisé des cours d’eau (affluents, sous-affluents). Entre les vallées se dressent, plus ou moins hautes, les crêtes résultant de l’intersection des versants attaqués par l’érosion.

L’ensemble géographique et tout d’abord géologique qu’est une chaîne de montagnes tel qu’il apparaît sur la carte ou à l’observation aérienne de haute altitude est pour les hommes sur le terrain une combinaison de formes de relief de bien moindres dimensions : vallées, versants, crêtes, massifs, sommets. Elles sont hiérarchisées, car leurs tailles sont en effet très inégales et l’on peut les classer en différents ordres de grandeur, selon qu’elles se mesurent en mètres (rocher), en dizaines de mètres (escarpement), en centaines de mètres (versant), en kilomètres (vallées), en dizaines de kilomètres. Une chaîne comme les Alpes, du troisième ordre de grandeur (700 km), est la combinaison de formes emboîtées d’ordres de grandeur de moins en moins grands : quatrième (en dizaines de kilomètres), cinquième (en kilomètres), sixième (en centaines de mètres), septième (en dizaines de mètres), huitième (en mètres). Tous les mouvements en montagne sont confrontés à cette hiérarchie des formes de relief, et les populations montagnardes en connaissent parfaitement l’ordonnancement dans les paysages.

En termes d’action et aussi de paysages, une montagne est la combinaison hiérarchisée en taille comme en altitude de diverses formes de relief relevant de différents ordres de grandeur. Ce n’est d’ailleurs pas sur l’ensemble d’une chaîne de montagnes que sont menés les mouvements et les combats, mais sur une partie de celle-ci et en fonction d’autres données que celles du relief. En effet, la connaissance de la montagne, surtout en termes de géographie active, doit aussi tenir compte que l’ensemble spatial qu’est une chaîne de montagne est en intersection (en entrecroisement) avec d’autres catégories d’ensembles spatiaux : non seulement des ensembles climatiques, dont les conséquences sont différenciées selon les niveaux d’altitude, mais aussi des ensembles humains, qu’ils soient ethniques (groupes linguistiques ou religieux), démographiques, économiques, etc. Sur les cartes, les intersections les plus nettes sont celles des montagnes avec les frontières d’États, et ce sont ces intersections qui déterminent une grande partie des enjeux géopolitiques.

Les montagnes et les intersections d’ensembles

La corporation géographique universitaire est encore assez peu familiarisée avec les intersections ou les entrecroisements d’ensembles spatiaux, et on préfère le plus souvent constater certaines de leurs coïncidences pour proclamer des relations plus ou moins déterministes de cause à effet entre données naturelles et phénomènes humains et notamment politiques. Aussi, la plupart des réflexions d’ensemble à propos des montagnes traitent du tracé des frontières : quels sont les rapports entre les unes et les autres ? se demande-t-on dans divers ouvrages... Les chaînes de montagnes seraient-elles les « vraies frontières », c’est-à-dire les « frontières naturelles » ?

Sans qu’il s’agisse d’une frontière entre deux États, mais entre les deux seuls continents qui sont connexes, on peut évoquer le rôle de l’Oural, qui fut choisi par les géographes du XVIIIe siècle comme limite entre l’Europe et l’Asie. On ignorait alors qu’entre le sud de cette chaîne d’altitudes assez modestes et la Caspienne il y a 400 km de grandes plaines par où, durant des siècles, sont venues les offensives mongoles. Elles étaient passées au travers des grandes chaînes d’Asie centrale entre le Tianchan (plus de 7 000 m) et l’Altaï (plus de 4 500 m) grâce au fossé d’effondrement et couloir géostratégique majeur (trop rarement évoqué de nos jours) que sont les jadis fameuses « portes de Dzoungarie ». À partir du XVIe siècle, les Russes s’étendent à l’est de l’Oural, arrivent au XVIIe sur les rivages du Pacifique, et ils forment aujourd’hui l’essentiel du peuplement de la Sibérie. Mais, malgré l’extension de la Russie, on continuera de voir l’Oural comme la limite entre l’Europe et l’Asie. Au milieu du XXe siècle, le général de Gaulle notamment évoque encore « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural ». Mais ces propos, tenus au temps de la guerre froide, étaient somme toute prémonitoires. Aujourd’hui, plus on parle de l’Europe et de son unité, plus va bientôt se poser le problème de sa limite géopolitique vers l’est. Et pour en revenir aux intersections d’ensembles, il faut souligner que la chaîne modeste (1 600 m) que forme l’Oural est si l’on peut dire chevauchée par les confins les plus septentrionaux du monde musulman : les républiques autonomes du Bachkortostan et du Tatarstan, dont les richesses pétrolières et les mouvements islamistes aiguisent les appétits d’indépendance.

Les Andes, qui sont et de loin la plus longue des grandes chaînes de montagnes, offrent le cas d’une frontière qui, presque rectiligne sur 4 000 km entre le Chili et l’Argentine, semble être l’exemple parfait d’une barrière naturelle entre deux États. En vérité, comme le démontre Philippe Grenier (Revue de géographie alpine, 1988-1, p. 7-44), l’histoire de cette région démontrerait presque le contraire puisque du XVIe siècle au XVIIIe le versant est des Andes et, à ses pieds, les villes de Mendoza et de Tucuman ont dépendu du Chili et de la vice-royauté du Pérou et que, plus au sud, les peuples indigènes, les cavaliers Mapuches (ou Araucans), avaient aux XVIIe-XVIIIe siècles étendu leurs conquêtes des côtes du Pacifique à celles de l’Atlantique en franchissant les Andes méridionales, qui sont moins hautes qu’au nord, grâce à des passages profondément creusés par de grands glaciers. Les guerres contre les Mapuches que mena l’armée chilienne fit qu’au XIXe siècle le Chili s’étendit aussi jusqu’à l’Atlantique du Sud de la Pampa à la Patagonie. Après cette période d’intersection des limites du grand Chili et des Andes, les frontières actuelles avec l’Argentine ne furent établies qu’en 1881. Ce « traité des limites » entre le Chili et l’Argentine fut d’ailleurs longtemps l’objet de controverses et de rectifications en raison de la « perméabilité des Andes » (P. Grenier) aux déplacements de populations et des incertitudes quant au tracé des lignes de partage des eaux.

Non seulement la chaîne des Andes, longue de 8 500 km du Venezuela à la Terre de Feu, traverse du nord au sud différentes zones climatiques, mais elle est divisée transversalement par les frontières de sept États, chacune d’elles (sauf celle du Chili) s’étendant plus ou moins largement dans les plaines orientales en contrebas. Le nombre de ces intersections géopolitiques ne résulte d’ailleurs pas tant de la longueur de la chaîne que du relatif morcellement de cette partie de l’empire colonial espagnol que fut la vice-royauté du Pérou. La chaîne plus ou moins continue que sont les montagnes Rocheuses (4 000 km) n’est divisée qu’entre deux États, les États-Unis et le Canada. En revanche, les Alpes, avec seulement 700 km, sont partagées en six États et l’Himalaya, longue de 2 500 km, entre cinq États (Inde, Chine, Bhoutan, Népal, Pakistan). Il faudrait en compter un de plus si le Tibet, qu’ont annexé les Chinois, redevenait indépendant. Il a été plus ou moins convenu que la ligne approximative des plus hauts sommets himalayens marque la frontière entre l’Inde et la Chine. Mais c’est au nord de cette limite et en territoire sino-tibétain que se trouvent les cours supérieurs (plus de 1 000 km chacun) du Gange et du Brahmapoutre, les deux grands fleuves indiens. Le conflit du Cachemire entre Inde et Pakistan résulte pour une grande part des intersections entre lignes de relief et ensembles politiques et religieux. (voir l’article de Jean-Luc Racine).

Bien qu’elle ne soit longue que de 900 km, c’est dans la chaîne du Caucase que les intersections géopolitiques sont les plus nombreuses. Les géographes arabes l’appelaient jadis la « montagne des peuples », nombre d’entre eux, autrefois dans les plaines, étant venus s’y réfugier depuis les temps de la protohistoire. Ces peuples se disposent grosso modo perpendiculairement à l’axe d’ensemble de la chaîne, chacun d’eux cherchant à contrôler sur une des façades montagneuses un territoire incluant pâturages d’altitude, forêts et terres de culture sur les basses pentes et sur le piémont. La façade nord du Caucase est ainsi partagée entre un grand nombre de peuples ; leurs territoires plus ou moins regroupés par les Soviétiques sont devenus ceux d’un certain nombre de petites « républiques autonomes » musulmanes : Adyghéie, Karatchaevo-Tcherkessie, Kabardino-Balkarie, Ossétie du Nord (la seule en majorité chrétienne avec le principal axe de communication à travers la chaîne), Ingouchie, Tchétchénie [1], Daghestan, qui regroupe une vingtaine d’ethnies différentes. Le morcellement est moindre et les territoires moins petits sur la façade méridionale de la chaîne avec les républiques d’Abkhasie, de Géorgie, d’Ossétie du Sud et d’Azerbaïdjan, musulmane mais ethniquement très diverse (voir l’article de Jean Radvanyi).

Cette disposition parallèle d’une série de petits ensembles géopolitiques perpendiculairement à l’axe de chaînes de montagnes est classique en Europe et dans le monde méditerranéen, chacun d’eux cherchant à combiner les ressources des différents niveaux d’altitude, le système de l’élevage transhumant permettant soit aux populations des vallées et du piémont de tirer parti en été des pâturages qui sont sous la neige en hiver, soit aux pasteurs d’altitude de descendre dans les plaines à la saison froide. Au Maroc par exemple, le Haut Atlas oriental connaît encore plus ou moins chaque année les déplacements « en accordéon », pourrait-on dire, de toute une série de tribus pastorales, ce qui ne va pas sans frictions et rapports de force, celles du versant saharien cherchant à monter l’été dans la montagne, celles du versant nord descendant l’hiver des montagnes enneigées vers les plaines en contrebas.

À l’inverse, les montagnes sino-indochinoises ont la particularité de présenter un étagement en altitude de peuples très différents (voir l’article de Michel Bruneau) dont les contacts se compliquent aujourd’hui avec le développement du trafic d’opium. En effet, c’est à des altitudes relativement élevées, dans la zone des nuages plus ou moins permanents, que le suc des pavots se récolte dans les meilleures conditions. Mais le trafic de l’opium doit passer par les étages inférieurs, ce qui suscite des convoitises. De surcroît, en Asie du Sud-Est, les rapports plaine-montagne ont été longtemps très restreints, en raison de la présence dans le milieu écologique montagnard d’une variété particulièrement grave de paludisme, celui à falsiparum. Il était le plus souvent mortel pour les gens des plaines qui s’aventuraient en montagne, car ils étaient déjà porteurs d’autres variétés de paludisme, alors que les « montagnards » étaient plus ou moins immunisés à l’égard du falsiparum. Il paraît que celui-ci serait aujourd’hui en voie d’éradication, ce qui rendrait désormais possibles à partir des plaines surpeuplées des transferts de population vers les plateaux et moyennes montagnes faiblement peuplées et où se trouvent de vastes étendues à « mettre en valeur ». Dans de nombreux États, ces processus de « colonisation » intérieure entraînent des conflits entre les minorités montagnardes et la population qui forme la majorité nationale.

Dans ces différents types de situations géopolitiques, les montagnes peuvent être caractérisées par la persistance de structures sociales « traditionnelles » dont les changements ont été à l’époque moderne beaucoup moins importants que dans les plaines. Les montagnes sont aussi les milieux géographiques où se sont conservées des religions ou des langues minoritaires qui ne sont pratiquées aujourd’hui que par des effectifs relativement restreints. Le Caucase a pu être considéré comme un véritable « musée ethnographique », ce qui ne veut pas dire que ses populations vivent à l’écart des mouvements du monde actuel. Cette persistance dans les montagnes des traditions et des phénomènes minoritaires s’explique peut-être par le fait que les particularités du relief montagnard ont longtemps réduit les capacités d’action des pouvoirs politiques, dont l’autorité s’étendait largement sur les plaines. De plus, en montagne, à l’exception des pâturages qui sont d’ailleurs le plus souvent collectifs, l’extension des propriétés agricoles a été limitée par les accidents du relief aux fonds de vallée, et encore étaient-ils périodiquement ravagés par les inondations. Aussi, en montagne, la constitution d’une classe de propriétaires fonciers n’a-t-elle guère été possible, ce qui a longtemps limité l’extension de l’économie « moderne ».

Il n’est pas inutile de rappeler la façon dont Fernand Braudel commence sa célèbre présentation de la Méditerranée [2]. Alors qu’il aurait pu débuter par la description du climat, comme auraient fait les géographes de cette époque, son premier sous-titre est « Tout d’abord les montagnes », et il consacre trois pages magnifiques à la « liberté montagnarde », notamment dans les montagnes européennes : « La vie des bas-pays et des villes pénètre mal ces mondes d’en haut [...]. Le régime féodal, système politique, social, économique, instrument de justice, a laissé en dehors de ses mailles la plupart des zones montagneuses. S’il les a atteintes, il n’a pu le faire qu’imparfaitement [...]. Les pays de vendetta (tous les pays de montagne, remarquons-le) sont ceux que le Moyen Âge n’a pas pétris, n’a pas pénétrés de ses idées de justice féodale : pays berbères, Corse ou Albanie, par exemple [...]. C’est dans les pays d’en bas que sont les sociétés serrées, étouffantes, les clergés prébendés, les noblesses orgueilleuses et les justices efficaces. La montagne est le refuge des libertés, des démocraties, des “républiques paysannes” » (p. 34-35).

Ces « républiques » tribales ou villageoises sont effectivement une des caractéristiques d’un grand nombre de massifs montagneux. Contrairement à l’idée qu’elles avaient disparu ou devaient disparaître avec le développement des échanges et de l’émigration vers les plaines et les villes, il se trouve que dans des montagnes, qui sont pourtant en contact étroit avec la capitale ou avec des pays européens à haut niveau de vie, se maintiennent des sociétés montagnardes qui dans des situations de crise accordent un regain d’attention à leurs structures politiques traditionnelles. C’est notamment le cas de la Grande Kabylie, où devant le marasme sanglant de l’Algérie, les jeunes cherchent une solution démocratique, moins dans le cadre d’une autonomie kabyle que dans celui des structures égalitaires de chacun dans son village ou sa tribu. Cela est fort sympathique, mais ce morcellement du mouvement politique fait régresser le rôle de partis modernes qui cherchaient une solution au niveau national. (voir l’article de Camille Lacoste-Dujardin).

Revenons-en aux intersections d’ensembles : cette montagne kabyle avec ses très nombreux villages n’est pas un monde en soi et à l’écart des plaines et des villes. C’est la région d’Algérie dont les contacts avec la France sont les plus nombreux et les plus importants, ce qui, loin de provoquer la disparition de la culture berbère, contribue à son réveil [3]. Aujourd’hui, la majorité des Kabyles vit hors de leur montagne, soit à Alger et dans les autres villes d’Algérie, soit en France. Il existe une diaspora kabyle tout comme existent des diasporas d’autres peuples qui se veulent « montagnards », puisque même en ville ils continuent de penser à leur montagne et à la considérer comme le fondement de leur histoire.

La montagne et l’aménagement du territoire en France

Le thème de la montagne tient en France une grande place dans les débats sur l’aménagement du territoire. Peut-on considérer qu’ils relèvent d’une analyse géopolitique ? En effet, il s’agit davantage de différences de points de vue que de rivalités de pouvoirs, au sein d’une classe politique dont les membres partagent un même consensus démocratique pour ce qui est de l’essentiel. Peut-on considérer comme géopolitiques ces discours qui exigent la mise en œuvre d’une « politique de la montagne » fondée sur la distribution de subventions, puis de l’extension de tels avantages ?

Certes, il est question d’un territoire particulier, la montagne, mais en quoi s’agit-il de rivalités de pouvoirs ? Entre les hommes politiques de droite ou de gauche qui briguent les suffrages d’électeurs « montagnards », il y a certes des rivalités, mais leurs discours pour réclamer cette politique de la montagne sont à peu près identiques, aussi se laissent-ils facilement aller aux surenchères, pour apparaître plus efficaces que leur concurrent. Il s’agit pourtant de géopolitique, car la polémique est menée à un tout autre niveau que celui du cadre local. Dans ces discours, c’est l’« État » ou le « centre » qui est mis en accusation de ne pas se soucier, dit-on, du sort des montagnes. Celles-ci sont présentées comme des régions dont le rôle a été héroïque puisqu’elles se dressent sur les deux tiers des frontières terrestres de la nation, mais aussi comme les régions « périphériques » les plus défavorisées, sinon même les plus « exploitées » puisque les capitaux des grands groupes financiers font de gros profits avec les stations de sports d’hiver. Les montagnes subiraient les effets d’une domination somme toute coloniale.

On sait que notre approche des problèmes géopolitiques accorde une grande importance à l’analyse des discours, des représentations contradictoires qui traduisent les rivalités de pouvoirs, c’est-à-dire à la façon dont chacun des protagonistes se représente à tort ou à raison tout à la fois son adversaire ou concurrent et l’enjeu territorial où ils se disputent l’influence. En l’occurrence, dans les débats sur une politique de la montagne, il s’agit de la rivalité entre, d’une part, les élus locaux, qui veulent être les plus efficaces dispensateurs de subventions pour leur circonscription et, d’autre part, le gouvernement, qui a la tâche de gérer le budget de l’État et de veiller aux intérêts généraux de la nation. Dans ces débats, les représentations jouent un rôle considérable, par leur pouvoir d’évocation, mais aussi par l’habileté de leurs imprécisions, qu’il s’agisse de la prétendue colonisation, mais aussi de ce que l’on appelle la Montagne.

Tout d’abord, en quoi les montagnes, en France, ont-elles été « colonisées » ou soumises à une « domination coloniale » ? Ce genre d’arguments que répètent les hommes politiques de gauche, mais aussi de droite à leur suite, fait de la colonisation une vague métaphore économique qui escamote l’évolution politique de cette démocratie qu’est devenue progressivement la République française. On sait pourtant que, depuis l’instauration du suffrage universel en 1848, la représentation politique des circonscriptions rurales a été avantagée (et encore aujourd’hui pour l’élection des sénateurs) car on craignait le vote à gauche des villes. L’argument d’une prétendue colonisation est aussi utilisé pour la Corse (qui est comme le disait Ratzel « une montagne dans la mer ») et pour la Bretagne.

Dans son article ci-après, Céline Broggio rappelle que le lancement de la campagne pour l’obtention d’une « politique de la montagne » doit beaucoup à l’« affaire du Larzac ». Après les « événements de 1968 », une grande campagne qui passionna l’opinion se développa dans les milieux « gauchistes » (mais avec le soutien discret d’une droite locale fort cléricale) contre le projet d’extension du camp militaire qui existait depuis des décennies sur le causse du Larzac : il fallait, disait-on, empêcher l’armée de chasser les bergers et leurs moutons pour étendre les terrains de manœuvres militaires. Il s’agissait bien d’une rivalité de pouvoirs sur un territoire précis. Une fois ce projet abandonné après 1981, la campagne d’opinion fut en quelque sorte récupérée par les hommes politiques, bien davantage ceux de droite que ceux de gauche (ces derniers ne faisant que d’assez faibles scores dans les régions montagneuses), qui par un singulier effet cinématographique de « fondu enchaîné » passèrent du Larzac à la Montagne pour réclamer l’attribution d’allocations et d’indemnités en faveur de circonscriptions plus ou moins montagneuses.

Or le Larzac n’est pas une montagne mais de vastes étendues planes, un plateau bordé de vallées profondes. Pour passer à l’idée de la montagne, c’est l’image de la neige en hiver qui a été utilisée. De même que l’industrie des sports d’hiver tire profit de l’épaisseur de la couverture neigeuse en montagne, des hommes politiques ont tiré parti de la neige et des difficultés de circulation qu’elle provoque en hiver pour obtenir l’extension de la politique de la montagne à des régions qui ne sont pas des montagnes, mais des plateaux. C’est notamment le cas du Massif central, qui a bénéficié de la particulière bienveillance de Valéry Giscard d’Estaing, élu du Puy-de-Dôme. Par extension successive de l’idée de montagne, on en est arrivé à ce que des plaines comme la Limagne, mais aussi des villes comme Grenoble ou Clermont-Ferrand, Roanne, Saint-Étienne situées au pied de montagnes ou Montluçon, Limoges, Brive, Cahors situés sur ou en bordure de plateaux soient désormais classées dans la zone montagne et bénéficient de ce fait d’indemnités prévues par la loi Montagne de 1985...

Pour ne pas se laisser abuser par ces représentations de plus en plus vagues et abstraites de la montagne, il importe de prendre en considération le milieu montagnard comme « espace vécu » (dirait Armand Frémont), c’est-à-dire des ensembles de versants escarpés et couverts de neige en hiver où des hommes et des femmes vivent au quotidien, avec divers handicaps et devant affronter parfois un certain nombre de dangers spécifiques : avalanches, inondations torrentielles, glissements de terrain. Pour s’en rendre bien compte, il faut envisager non pas les montagnes en général ou les Alpes en particulier, mais des situations tout à fait concrètes de relativement petites dimensions, celles dont les formes du relief se mesurent moins en kilomètres qu’en centaines de mètres. Éric Canobbio raconte ci-après le « drame géographique » d’une petite commune des Alpes du Sud dont les habitants et un petit nombre d’acteurs politiques et scientifiques ont su alerter les médias afin d’obtenir de la Région et de l’État les moyens (relativement dispendieux) de défendre leur lieu de vie contre de très graves glissements de terrain. Comme quoi il est utile, même pour quelques dizaines de citoyens, de savoir mener des raisonnements à différents niveaux d’analyse spatiale et jouer des concurrences politiques.


[1Rappelons que le conflit de Tchétchénie a fait l’objet du n° 81 d’Hérodote, « Géopolitique du Caucase », en 1996, et de l’article de Viatcheslav AVIOUTSKII : « Nord-Caucase : un “étranger intérieur” de la fédération de Russie » dans le n° 104 d’Hérodote, « La Russie, dix ans après ».

[2La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, Paris, 1946.

[3Voir Camille LACOSTE-DUJARDIN, « Géographie culturelle et géopolitique en Kabylie », Hérodote, n° 103, 2001.

 

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