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Thèmes envisagés*

- Géopolitique de l’Iran
- La France demain
- Amérique Latine
- Le Sahel


* Attention : il ne s'agit pas de titres de numéros à venir et rien ne garantit que de ces thèmes aboutissent un jour à des numéros. -

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106 - Religions et géopolitique
(troisième trimestre 2002)

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Géopolitique des religions

Yves Lacoste

La géopolitique, telle que nous l’entendons, étant l’analyse des rivalités de pouvoirs sur des territoires, compte tenu des rapports de force, mais aussi des arguments que mettent en avant chacun des protagonistes de ces conflits, que faut-il entendre par géopolitique des religions ? Il s’agit principalement de rivalités territoriales entre des forces politiques qui se réclament de façon explicite ou implicite de représentations religieuses plus ou moins différentes.

L’analyse géopolitique de phénomènes religieux peut aussi porter sur le dispositif spatial d’un pouvoir religieux ou sur l’organisation religieuse d’une société (comme le montre ci-après Jean-Luc Racine, pour le système des castes en Inde). Mais il sera surtout question dans ce numéro d’Hérodote de rivalités territoriales de plus ou moins grande envergure entre des ensembles politiques désignés, à tort et à raison, par des appellations religieuses, chacun d’eux légitimant ses positions ou revendications territoriales, ses craintes ou ses ambitions démographiques, par l’idée qu’il détient la seule vraie religion, la plus valable des civilisations et qu’il peut tout craindre des fanatiques de la religion rivale.

S’il est surtout question aujourd’hui des conflits géopolitiques entre le monde musulman et l’Occident « judéo-chrétien » comme disent les Arabes, c’est-à-dire l’Europe et l’Amérique, il est à noter que les rivalités religieuses se développent aussi en Afrique tropicale, au Nigéria notamment, au fur et à mesure de l’expansion de l’Islam. La population de cet ensemble géopolitique qui s’étend de l’Atlantique au Pacifique est de plus en plus nombreuse - plus d’un milliard - et il a les plus riches gisements de pétrole de la planète. Aussi les champions du monde musulman ne craignent-ils pas, pour l’avenir, la confrontation avec l’Occident et notamment autour de la Méditerranée. Mais à l’Est, il va leur falloir de plus en plus envisager le risque d’une confrontation brutale avec un milliard d’Hindous.

Début 1990, Hérodote avait titré son nº 56 « Églises et géopolitiques ». On y traitait d’ailleurs guère de l’Islam (hormis l’affaire des « fichus islamiques » qui commençait à se poser dans les écoles françaises) car, à proprement parler, il n’y a pas d’organisations ecclésiales ni de clergé, sauf en Iran. 1990, c’était un an avant ce que l’on allait appeler « la guerre du Golfe », celle que la plupart des musulmans considèrent depuis comme la plus massive agression « judéo-chrétienne » contre l’Islam, même si ce conflit eut pour origine l’invasion de Koweït par une armée arabe, celle de Saddam Hussein. 1990, c’était la fin de la « guerre froide », un an avant que la Yougoslavie ne commence à être déchirée par la guerre acharnée qu’allaient se faire des Croates catholiques, des Serbes orthodoxes et des Bosniaques musulmans, des hommes et des femmes parlant la même langue, mais brusquement opposés selon leur religion.

Au Liban, en 1990, venait enfin de s’achever la guerre civile et surtout religieuse qui, depuis 1975, opposait des Chrétiens maronites, des Sunnites libanais mais aussi palestiniens, des Chiites et des Druzes, chacune de ces communautés étant de surcroît déchirée par des luttes intestines entre grandes familles et manipulée par des influences extérieures, qu’il s’agisse de services secrets israéliens, iraniens ou ceux des pays arabes voisins. Cette guerre du Liban, où les Palestiniens jouèrent un rôle majeur pour lutter contre Israël, fut la première où se déchaînèrent les unes contre les multiples communautés religieuses libanaises, toutes pourtant de langue arabe.

En Algérie, allait se développer à partir de 1991 un autre type de guerre religieuse, celles qui se déroulent férocement entre fanatiques et modérés au sein d’un même ensemble religieux, en l’occurrence celui de l’Islam sunnite (et de surcroît de même rite malékite). Ceux que l’on appelait désormais les « islamistes » exigeaient le pouvoir au nom de Dieu pour appliquer la charia, la loi coranique, et ils dénonçaient quasiment comme apostats dépravés les Algériens pour qui les principes de la démocratie « à l’occidentale » n’étaient pas contraire à ceux de l’Islam. La guerre du Golfe menée par les Occidentaux fut un coup dur pour les démocrates algériens et une aubaine pour les islamistes qui allaient gagner les élections municipales, puis le premier tour des élections législatives. Le fait que les militaires, alors cautionnés par la plupart des démocrates, décident l’arrêt du processus électoral allait être un des prétextes au déchaînement de la guerre civile et religieuse qui ensanglante l’Algérie depuis dix ans.

Si j’évoque rétrospectivement, à partir de 1990, c’est-à-dire depuis la fin de la guerre froide, ces conflits où les rivalités religieuses tiennent une grande place, c’est qu’ils se sont multipliés et accentués pour la plupart. Si j’ai pris le prétexte de ce numéro 56 d’Hérodote « Église et géopolitique » paru début 1990, c’est que j’y ai reproduit un texte d’une grande violence, pour faire mesurer à quel degré d’exécration en étaient alors parvenues les représentations que des militants islamistes se faisaient de l’Occident chrétien qui n’était pourtant pas directement impliqué dans la guerre civile libanaise, mais qu’ils considéraient surtout comme l’allié des Juifs. Il s’agit d’extraits des déclarations successives faites en janvier-février 1990 devant les juges du Palais de justice de Paris par Fouad Ali Saleh. Ce Tunisien né en France, converti au chiisme, était jugé comme organisateur d’une partie des attentats terroristes commis à Paris en 1985-1986, en relation avec des péripéties de la guerre civile libanaise. La presse française, pour ne pas scandaliser l’opinion, évite depuis plusieurs années de diffuser ce genre de déclaration. Si je republie ces imprécations, c’est qu’aujourd’hui avec la seconde Intifada qui se déroule en Palestine et surtout après la réussite spectaculaire des attentats d’Al Qaïda du 11 septembre 2001 à New York, elles sont sans doute lancées par un bien plus grand nombre de combattants de la « guerre sainte ».

« Au nom de Dieu tout-puissant, destructeur de l’Occident, que soient maudits les fils mécréants d’Israël et de Jésus [...]. Je ne m’appelle pas Fouad Ali Saleh, je m’appelle la mort de l’Occident [...]. Les juifs et les chrétiens, fils de porcs, n’ont pas le droit de parler quand un musulman s’exprime, [...] ces chrétiens anthropophages qui mangent leur Dieu au cours d’un rituel maçonnique, ils le mangent dans l’Eucharistie [...]. Il faut mener la guerre sainte pour purifier la Terre de la puanteur judéo-chrétienne [...]. Le sida est le chef-d’œuvre de l’esthétique judéo-chrétienne [...]. L’Occident n’a plus le droit à l’existence ! Les crimes que vous avez commis depuis des siècles justifient votre anéantissement total [...]. Le terrorisme, c’est le prêche, c’est la guerre sainte ! Dieu ordonne de posséder des armes pour se défendre. Comment les Afghans ont-ils fait et les Vietnamiens et les Algériens ? Je prêche la guerre sainte contre l’Occident qui menace les musulmans. Les juifs veulent faire de la planète un camp de concentration, avec les chrétiens comme gardiens et comme bourreaux [...]. La pérestroïka, voilà le terrorisme, c’est un complot contre l’Islam [...]. L’Occident sera sanctionné sans pitié jusqu’à l’extermination du dernier Européen de la planète, judéo-chrétien, gréco-romain blanc et occident [...] .C’est la guerre sainte. Il est fini l’Occident. 14 millions d’enfants sont morts cette année à cause de l’Occident [...]. Le Hezbollah vous écrasera. Faîtes votre deuil et préparez votre cercueil, chrétiens, vous les ennemis de Dieu. Je suis là pour votre malheur [...]. Musulmans, attaquez les centrales nucléaires, les usines chimiques. Que la justice déferle par vagues. L’Islam a tout le temps. De l’Iran, nos frères partiront livrer bataille et iront sur Paris, Londres et Washinghton... » (extraits des déclarations de Fouad Ali Saleh publiées dans Le Monde et Libération les 30 et 31 janvier, 5 et 11 février 1990).

Les journalistes qui ont rapporté ces imprécations, tout à la fois religieuses et très clairement géopolitiques, ont estimé qu’elles étaient le fait d’un individu exalté. Il les a pourtant énoncées à plusieurs reprises durant son procès et, à ma connaissance, elles ne furent pas récusées par des organisations musulmanes ou des intellectuels arabes se trouvant en France. Du point de vue géopolitique, il importe de noter que si l’auteur de ces menaces était impliqué dans la guerre civile libanaise, il est né en France ; comme bien d’autres, il y a choisi d’y vivre, au milieu de ces chrétiens qui lui font horreur, et c’est à Paris qu’il a organisé ses attentats. Dans la guerre sainte dont il se réclame, il ne s’agit pas tant de défendre le territoire de l’Islam que de porter des coups dans un pays où un grand nombre de musulmans sont venus vivre.

Ces imprécations, par leur violence, me paraissent annoncer la détermination beaucoup plus froide, mais combien plus efficace, d’un Oussama Ben Laden. Il est en effet l’organisateur du réseau occulte qui a réalisé à 14 000 km de distance de Kaboul, où il était basé, cette extraordinaire performance que furent les attaques exactement synchronisées du 11 septembre par dix-neuf « kamikazes » qui pour l’Islam avaient choisi de mourir en portant la mort ; performance tout à la fois technique et mystique.

Entre les vitupérations en 1990 d’un Ali Saleh, agent terroriste du Hezbollah libanais à Paris et les attentats du 11 septembre 2001, il y a surtout eu, début 1990, la guerre du Golfe. Les musulmans la considèrent paradoxalement comme une agression délibérée de l’Occident et des sionnistes contre le monde arabe, alors que l’intervention de l’ONU - et des États-Unis pour l’essentiel - se porta au secours des pétromonarchies arabes affolées par l’annexion du Koweït par Saddam Hussein. Non moins paradoxale est la personne d’Oussama Ben Laden. On sait qu’il est issu des éléments richissimes de la société saoudienne du fait des énormes profits réalisés avec les milieux d’affaires américains, et qu’il est lui-même riche à milliards. Cependant il se dresse contre les États-Unis, et organise contre leurs ambassades à l’étranger plusieurs attentats terroristes, tout d’abord parce que les bases aériennes qu’ils ont établies depuis 1990 sur les côtes du golfe persique et de la Mer rouge, sont à ses yeux comme à ceux des dignitaires fondamentalistes de la confrérie wahhabite, une violation de ce territoire sacré (horm) qu’est l’Arabie, formellement interdit par les musulmans aux non-musulmans, tout comme le sont les villes de La Mecque et de Médine.

Mais la revendication géopolitique majeure d’Oussama Ben Laden, comme celle des fondamentalistes musulmans porte sur la Palestine dont ils veulent chasser les Juifs, et surtout sur Jérusalem. Les musulmans la considèrent comme la troisième ville sainte de l’Islam, parce que s’y trouvent la fameuse Coupole du Rocher, le premier monument musulman et la non moins fameuse mosquée Al Aqsa que firent construire les premiers califes.

Puisque les États-Unis, où la communauté juive est influente, sont les grands alliés d’Israël, tout en soutenant l’Arabie saoudite, Ben Laden dénonce l’impérialisme américain et c’est en cela que nombre de commentateurs de ses propos, notamment en France, y voient des prises de positions « tiers mondistes » ou « anti-mondialisation ». Mais en vérité ce multimilliardaire ne se soucie guère d’inégalités économiques et ce qui lui importe, c’est l’expansion territoriale de l’Islam, et tout d’abord soutenir les musulmans partout où ils sont en conflit avec des chrétiens, des juifs, des hindous ou des Chinois. L’aggravation, depuis 2001, de la seconde Intifada, dénommée l’Intifada Al Aqsa, beaucoup plus religieuse que la première et bien plus meurtrière, avec la succession des attentats-suicides et la répression de l’armée israélienne, explique sans doute la décision de Ben Laden d’aller faire frapper les États-Unis de la façon la plus spectaculaire sur le Pentagone et les tours du World Trade Center.

Le fait que le Djihad ait pu être ainsi projeté de l’autre côté de l’Atlantique a fourni aux médias l’argument majeur pour affirmer que l’affrontement de l’Islam et du monde judéo-chrétien ne se situait plus seulement au Moyen-Orient et autour de la Méditerranée, mais qu’il avait pris désormais une dimension mondiale. Il se trouve qu’aux États-Unis, les milieux politiques et intellectuels en débattaient déjà depuis quelques années, à la suite des publications d’un universitaire Samuel Huntington.

Tollé contre les thèses d’Huntington

En France, depuis la publication en 1997 du Choc des civilisations (chez Odile Jacob) il est presque de règle, à droite comme à gauche, de dénoncer le soi-disant « simplisme » de cet ouvrage et surtout d’y voir l’expression des thèses américaines les plus dangereuses ; le fait que le professeur Huntington de l’université de Harvard ait « travaillé pour le département d’État » (sur des scénarios de relations internationales) confirmait ce point de vue. Or c’est au sein même des milieux dirigeants américains que dès l’été 1993 un article d’Huntington, « The Clash of Civilisations ? », publié dans l’importante revue Foreign Affairs, suscita de violentes critiques qui furent largement reprises dans la presse. En effet dans les années qui suivaient la guerre du Golfe, à laquelle avaient participé, plus ou moins symboliquement aux côtés des Américains, plusieurs États arabes, le Koweït et l’Arabie saoudite, mais aussi l’Égypte et la Syrie notamment, l’idée officielle était que l’Irak de Saddam Hussein avait été mis au ban par l’ONU de la plupart des pays, y compris musulmans.

Aussi était-il fâcheux, pour les dirigeants américains, qu’un universitaire de renom dans une revue qui exprime souvent des idées proches du département d’État se demande « si la politique mondiale ne va pas être dominée désormais par un clash des civilisations et si les lignes de front du futur ne seront pas les lignes de fracture entre les civilisations » et tout d’abord « entre la civilisation musulmane la civilisation occidentale ». C’était somme toute confirmer le point de vue des très nombreux musulmans qui considéraient que la guerre du Golfe avait été, à partir du prétexte de l’invasion du Koweït, une véritable attaque de l’Occident contre le monde arabe et plus largement musulman.

L’article d’Huntington fit l’objet d’un véritable tir de barrage aux Etats-Unis. « Traduire les évidentes différences et rivalités entre civilisations en une question de politique étrangère et stratégique est une erreur terrible et potentiellement pernicieuse », déclare un brillant éditorialiste qui poursuit : « Je ne crois pas que le professeur Huntington réalise vraiment ce qu’il a fait. Il a fourni un raisonnement pour quelque chose qui ressemble à une guerre raciale. Car l’adhérence à une civilisation comme l’appartenance à une race n’est pas sujette au compromis ou à la négociation ». Le scandale fit que l’article fut de proche en proche traduite en vingt-six langues.

Le nombre et la violence des critiques furent telles (Foreign Affairs y consacra un numéro entier) que Samuel Huntington décida de développer son article dans un livre The Clash of Civilisations and the Remaking of World Order publié en 1996 (qui fut traduit en français en 1997). Mais les critiques s’enflèrent de plus belle et si l’ouvrage provoqua un vrai tollé aux États-Unis et dans les pays occidentaux, il suscita en revanche un grand intérêt dans les pays musulmans. Les attentats du 11 septembre 2001 provoquèrent un retournement des commentaires des médias américains en faveur des thèses d’Huntington, lequel - pour le moins échaudé - se contenta d’un commentaire prudent : « C’est plutôt un conflit entre la civilisation et la barbarie ». Mais en France, il est plus que jamais « politiquement correct » de proclamer que ce livre est « très superficiel. sommaire. mauvais. malfaisant... » et il serait suspect d’admettre qu’on l’a lu attentivement.

Il a déjà été question du livre d’Huntington dans Hérodote et pour le numéro 94 « Europe du Sud - Afrique du Nord » (1999) j’avais demandé à mon ami algérien Sadek Hadjeres, en raison de son expérience politique et de ses sentiments, d’en rendre compte, ce qu’il fit sous le titre « Civilisations et géopolitique, quelques représentations croisées Algérie-Occident ». Il concluait d’ailleurs cet article par un paragraphe titré significativement « Des passerelles démocratiques entre civilisations ». Aussi, pour contribuer au débat « religions et géopolitique » qui s’est enflé depuis le 11 septembre 2001, sans pour autant s’éclaircir, je me bornerai à signaler un certain nombre de caractéristiques mais aussi de silences du livre d’Huntington.

Huntington estime en 1993 qu’après les années de la guerre froide où l’on a raisonné en termes d’affrontements économiques et politiques, bref idéologiques entre communisme et « démocratie libérale », il va sans doute falloir de plus en plus tenir compte des rapports de force entre ce qu’il appelle des civilisations. « L’influence de l’Occident décline ; la puissance économique, militaire et politique des civilisations asiatiques s’accroît [...]. Les civilisations non occidentales réaffirment la valeur de leur propre culture [...]. Les prétentions de l’Occident à l’universalité le conduisent de plus en plus à entrer en conflit avec d’autres civilisations, en particulier l’Islam et la Chine. » (p. 16-17). Huntington explique ensuite ce qu’il entend par civilisation : « les valeurs, les normes, les institutions, les modes de pensée auxquels des générations ont, dans une société donnée, attachée une importance cruciale » (p. 38). Mais si « les civilisations durent, elles évoluent aussi » (p. 41). Huntington estime que « dans une large mesure, les principales civilisations se sont identifiées au cours de l’histoire avec les grandes religions du monde » (p. 39). « La religion est l’un des critères de définitions d’une civilisation » (p. 46). Mais on peut en douter à propos de la civilisation chinoise, car il est difficile de suivre Huntington lorsqu’il considère le confucianisme comme une religion.

Comme Braudel auquel il se réfère, il estime qu’il y a six ou sept grandes civilisations : 1/°la civilisation chinoise, qu’il distingue brièvement de la civilisation japonaise ; 2/°la civilisation hindoue (le bouddhisme ne lui paraît pas avoir fondé une civilisation) ; 3/° la civilisation musulmane. Il n’est pas sûr, dit Huntington, que l’on puisse parler d’une civilisation africaine, en raison de la diversité des croyances religieuses - islam et christianisme - qui se sont propagées sur fond d’animismes en Afrique noire ; 4/° pour ce qu’il appelle la « civilisation occidentale « [...] terme - dit-il - universellement utilisé aujourd’hui pour désigner ce qu’on appelait jadis la chrétienté occidentale » (p. 44-45), Huntington se demande s’il faut vraiment y distinguer l’Europe, l’Amérique du nord et l’Amérique latine. En revanche, il souligne les différences entre la chrétienté occidentale (christianisme et protestantismes) et le christianisme orthodoxe et qu’il considère très abusivement, à mon avis, comme deux civilisations différentes. À ses yeux, « l’Europe se termine là où finit la chrétienté occidentale et où commencent l’islam et l’orthodoxie » (p. 173).

Huntington souligne longuement que les phénomènes de modernisation, d’urbanisation et d’explosion démographique qui se sont produits depuis le milieu du XXe°siècle en Afrique, en Asie et en Amérique latine, loin de réduire l’influence des religions, les ont au contraire considérablement renforcées. C’est surtout le cas pour l’Islam qui connaît, comme dit Huntington, une véritable « résurgence », dont il compare la violence avec celle de la réforme protestante que le christianisme occidental a connu au XVIe-XVIIe°siècle. Comme le constatent depuis quelques années plusieurs spécialistes français de l’Islam (comme Gilles Kepel que cite Huntington ou Olivier Roy), les mouvements islamistes ne refusent pas la modernité dans ses formes techniques et ils recrutent notamment parmi les jeunes qui sortent des universités techniques et scientifiques. Cette résurgence islamique, stimulée par la perspective d’une sorte de suprématie pétrolière, fait qu’un nombre croissant de musulmans n’accepte plus la suprématie de l’Occident et ses jugements de valeur qui prétendent se fonder sur les soi-disant valeurs universelles de sa civilisation.

Hormis son titre le clash, le choc des civilisations qui a provoqué un choc dans l’opinion, il n’y a donc pas grand-chose de surprenant ou de scandaleux dans le livre d’Huntington. Il ne traite d’ailleurs pratiquement pas des autres grandes civilisations, celle de la Chine ou celle de l’Inde (qu’il reconnaît complètement ignorer) et il se concentre sur l’Islam et ses rapports plus ou moins conflictuels avec les civilisations voisines, surtout celles d’Europe. Alors que la plupart des lecteurs musulmans ont été intéressés par le livre d’Huntington, un sous-titre pourtant les a scandalisés, « Du sang aux frontières de l’Islam » (p. 282) et il a choqué des lecteurs non musulmans du moins ceux qui ont pris la peine de lire ce livre jusqu’au bout.

Ce sous-titre tapageur avec « le sang à la une » (c’est d’ailleurs le seul dans l’ensemble du livre) ouvre trois pages (p. 284-286) de données statistiques fournies par plusieurs spécialistes américains sur les « conflits ethnopolitiques » dans lesquels seraient impliqués des musulmans en 1993. Par exemple, citant l’International Studies Quaterly (septembre I994), Huntington énonce que sur cinquante de ces conflits, onze impliqueraient des musulmans entre eux et quinze des musulmans avec les membres d’autres civilisations, soit vingt-six au total. En revanche, pour les autres civilisations, on pouvait recenser cinq conflits intercivilisationnels et dix-neuf conflits intracivilisationnels (dont dix pour des conflits tribaux en Afrique). Ces évaluations statistiques ne permettent pas d’analyser véritablement l’origine et la nature de ces conflits, ni leurs localisations précises. Néanmoins Huntington affirme que « dans les années quatre-vingt-dix, la violence concernait plus les musulmans que les non-musulmans, et les deux tiers des guerres intercivilisationnelles se déroulaient entre musulmans et non-musulmans. L’Islam a effectivement du sang à ses frontières, ainsi que sur ses propres territoires » (p. 286). Cette formulation provocatrice qui diabolise l’Islam en le confondant avec l’ensemble des différents pays musulmans, stimule sans doute l’intérêt des médias, mais elle a pour effet de dissuader la recherche des causes de ces multiples conflits. Les causes qu’en suggère ensuite Huntington sont en effet beaucoup trop générales et il ne prête pas attention aux territoires que se disputent les forces politiques de religion différente.

L’analyse géopolitique et les conflits religieux

La fin du livre d’Huntington tranche avec les considérations générales qu’il a développées dans la majeure partie de l’ouvrage. Dans le chapitre 11, sur près de quarante pages, il analyse avec une relative précision (mais sans se référer à des cartes) la complexité des guerres de Yougoslavie et du Caucase. À propos de la guerre de Bosnie, il s’interroge notamment sur les raisons qui ont incité les Américains à soutenir d’entrée de jeu les musulmans dont le leader ne cachait pas ses positions islamistes et le soutien que lui apportaient les autres pays musulmans.

Si la plupart des conflits plus ou moins religieux ou intercivilisationnels sont plus ou moins évoqués dans Le Choc des civilisations, il en est un qui est presque totalement passé sous silence, celui qui concerne Israël et la Palestine. Ainsi Jérusalem pas plus qu’Arafat ne figure à l’index de l’ouvrage, alors que des lieux ou des personnages bien moins célèbres y sont cités. Le conflit israélo-palestinien est pourtant depuis des années celui qui mobilise le plus les musulmans et celui qui embarrasse le plus l’opinion occidentale. Le silence d’Huntington est étonnant et il s’explique peut-être par le fait qu’il voulu éviter les polémiques à propos du judaïsme et d’Israël que son article de 1993 avait suscitées dans les milieux intellectuels américains où les juifs sont influents. De surcroît, la rivalité israélo-palestinienne embarrasse Huntington, car il raisonne surtout en termes de conflits entre grandes civilisations à base religieuse. Or selon lui le judaïsme n’a pas produit l’une d’entre elles. Cette délicate question à propos d’une « civilisation juive » est d’ailleurs seulement abordée dans une note assez confuse au bas de la page 46.

Le fait qu’Huntington comme Braudel et d’ailleurs comme la plupart des commentateurs raisonnent en termes de grands ensembles religieux couvrant chacun de vastes espaces (« les civilisations sont des espaces » dit d’abord Fernand Braudel dans sa Grammaire des civilisations) incite à considérer ces ensembles comme plus ou moins monolithiques et à faire abstraction de leurs sous-ensembles politiques ou culturels qui sont plus ou moins conflictuels. On tend à se représenter ces grands ensembles religieux comme s’ils étaient comparables aux grandes plaques de l’écorce terrestre dont les géologues nous racontent les déplacements, les frictions et les chevauchements.

Si l’on raisonne en termes géopolitiques, c’est-à-dire en prenant en compte les rivalités de pouvoirs sur des territoires, les conflits territoriaux entre des religions se manifestent d’abord sur les limites, les franges ou les fronts où elles sont en contact, c’est-à-dire à la périphérie de chacun des grands ensembles religieux.

Ces rivalités religieuses ne remontent pas nécessairement à la nuit des temps. Il y a pu avoir des périodes de coexistence lorsque deux groupes religieux différents se trouvent obligés d’affronter une troisième force (ce fut autrefois le cas des Serbes orthodoxes et des Croates catholiques contre les Ottomans). De nos jours, les conflits religieux régionaux se développent sous l’effet de la diffusion d’idées nouvelles ou par contre-coups de rapports de forces plus ou moins lointains. Les rivalités religieuses se développent un peu partout aujourd’hui (notamment depuis la fin des antagonismes idéologiques communisme/capitalisme), mais l’on peut constater dans de nombreux cas qu’elles sont d’autant plus violentes que les populations de religions différentes sont enchevêtrées territorialement sur des étendues relativement restreintes.

Ce fut le cas de la Yougoslavie et surtout de la Bosnie où musulmans, Serbes et Croates, héritiers d’une géohistoire compliquée se trouvaient enchevêtrés, et parfois au sein même d’une ville comme à Sarajevo. La « purification ethnique » de ces territoires est alors la façon de chasser, comme autrefois, le groupe désormais détesté et qui prétend avoir des droits sur des lieux que l’on veut consacrer à l’autre religion. C’est aussi le cas dans le Caucase, entre Arméniens du Karabagh et musulmans azéris, entre Géorgiens et musulmans abkhazes, et surtout entre musulmans tchétchènes qui après avoir été surtout montagnards ont été installés après 1957 dans la plaine et les villes où étaient venus des Russes pour les activités pétrolières.

L’enchevêtrement de plus en plus compliqué sur des espaces restreints de populations de plus en plus opposées en fonction de leur religion est ce qui se passe en Israël et en Palestine. C’est là que leur affrontement, de plus en plus fanatiquement religieux pour certains, a pris des formes qui scandalisent les unes, le monde musulman, les autres, le monde occidental. On sait que les premiers immigrants juifs se sont d’abord installés fin XIXe siècle-début XXe siècle, dans des plaines marécageuses jusqu’alors fort peu habitées, les musulmans se trouvant sur les hauteurs. Après la Seconde Guerre mondiale, ont afflué vers la Palestine malgré l’hostilité des Arabes et celle des autorités britanniques qui régissaient encore le Proche-Orient, des dizaines de milliers de rescapés de l’Holocauste. La guerre de 1948 qui a fondé l’État d’Israël, n’a pas fait partir tous les Arabes de Palestine, et ceux qui sont restés sont devenus des Arabes israéliens.

La guerre de 1967 a permis aux Juifs de conquérir Jérusalem, sans parvenir à en faire partir les musulmans et l’armée israélienne a pris le contrôle de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Nombre de Palestiniens, jusqu’à l’actuelle Intifada, en sont venus chaque jour durant années de travailler sur les chantiers et les exploitations agricoles en Israël. L’enchevêtrement des Juifs et des Arabes s’est encore compliqué depuis les années soixante-dix du fait de la création en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et sur des lieux désignés par la Bible de petites « colonies » israéliennes de plus en plus nombreuses. Elles ont d’abord été créées par des Juifs sionistes, puis de plus en plus par des Juifs ultrareligieux pour qui l’occupation d’un plus grand nombre de « lieux saints » (parce qu’ils sont nommés dans la Bible) est un moyen de hâter la venue du Messie.

La première Intifada palestinienne (celle où l’on lançait seulement des pierres et qui débute en 1987) ayant démontré aux Juifs que l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza se heurtait à des difficultés croissantes, des négociations secrètes internationales débouchèrent enfin sur les accords d’Oslo en 1993. Ils prévoyaient l’instauration progressive d’une « Autorité palestinienne » et le retrait progressif de l’armée israélienne, mais ils laissaient le soin de régler la question des « colonies » israéliennes et surtout celle du statut de Jérusalem à des négociations ultérieures. Celles-ci furent sabotées par la création d’un nombre encore plus grand de « colonies », les partis religieux étant devenus au parlement des forces d’appoint indispensables à l’un ou l’autre des deux grands partis israéliens. Outre le nombre croissant des « colonies » (155 en 1998, sans doute près de 200 aujourd’hui avec 220 000 personnes environ), les territoires occupés furent de plus en plus morcelés par la construction d’un grand nombre de routes interdites aux Palestiniens pour mener chaque jour des habitants des colonies dans les villes israéliennes.

Le coup le plus dur à une solution pacifique au problème israélo-palestinien fut surtout porté par l’extrémiste fanatique qui assassina l’ancien général Itshak Rabin, le principal signataire des accords d’Oslo. Pour exiger leur application, le lancement de la seconde Intifada, dénommée Al Aqsa, puis la politique d’attentats menée sinon d’abord par l’OLP en principe laïc mais par ses rivaux les groupes musulmans ultrareligieux rivaux comme le Hamas ou le Djihad islamique eut pour effet de pousser les Israéliens à faire confiance au général Sharon qui prétendait rétablir la sécurité par une vigoureuse répression. Elle conduisit les groupes islamistes à la stratégie des attentats-suicides, cette frénésie religieuse plongeant le monde occidental dans la consternation et le monde musulman dans l’enthousiasme.

La situation est bloquée, mais elle s’envenime et propage de plus en plus ses effets au plan international : l’armée israélienne étant une force nationale résolue, sûre de son bon droit et disposant d’un matériel puissant est évidemment en mesure de s’imposer aux Arabes du Moyen-Orient, mais elle ne peut pas assurer la sécurité en Israël, du fait de l’enchevêtrement des populations juives et arabes et surtout du fait des formes qu’a prise la résistance religieuse, avec cette innovation terrible que sont les attentats-suicide. La construction d’un « mur » fortifié sur le tracé des frontières d’Israël d’avant 1967 pour séparer les populations obligerait en fait à l’abandon des « colonies » (c’est pourquoi les religieux juifs sont si hostiles à la construction du mur), mais laisserait entier le problème de Jérusalem que les musulmans dans l’exaltation religieuse actuelle exigent plus que jamais.

Faute de pouvoir trouver une solution militaire au Moyen-Orient, du fait de la suprématie militaire qu’y exercent les États-Unis, avec les porte-avions de leur VIe flotte (en Méditerranée) et leur VIIe flotte (dans l’océan Indien), la stratégie d’Oussama Ben Laden et du groupe d’Al Qaïda a été de se replier dans ce repaire islamiste qu’était l’Afghanistan (qui semblait alors hors d’atteinte des Américains) et de là, réaliser cette extraordinaire performance à 14 000 km de distance, en actionnant un de leurs réseaux islamistes clandestins pour accomplir à New York et à Washington de façon synchronisée une série d’attentats-suicides.

Le repaire afghan d’Al Qaïda a été détruit, Ben Laden est mort ou on ne sait où, mais ses réseaux existent encore et ils recrutent sans doute beaucoup après la prouesse sur le World Trade Center. Il leur sera sans doute plus difficile d’agir si loin outre-Atlantique où désormais les Américains sont sur leurs gardes. Mais pour mener la stratégie des attentats ou des attentats-suicide, le monde occidental ne manque pas de cibles plus proches : quelques pays d’Europe occidentale et notamment la France où les réseaux d’Al Qaïda peuvent aisément s’infiltrer parmi les nombreux quartiers où sont nombreux les descendants d’immigrés arabes du Maghreb. Le sentiment d’exclusion et les souvenirs entretenus des tortures durant la guerre d’Algérie entretiennent des sentiments dont savent habilement tirer partie les réseaux financés par les milliardaires saoudiens. Mais les réseaux islamistes agissent aussi parmi les immigrés pakistanais qui forment d’importantes communautés en Angleterre et parmi les Turcs et Kurdes qui sont nombreux en Allemagne. Quant aux Russes, ils sont confronté aux terroristes islamistes « wahhabites » de Tchétchénie et du Daghestan. On en vient à penser que les menaces terroristes seront peut-être un des principaux facteurs de renforcement de l’Union européenne et de son élargissement.

Plutôt que de raisonner en termes de grands ensembles religieux s’affrontant les uns aux autres, il est plus efficace d’analyser précisément des situations géopolitiques très différentes les unes des autres, en tenant compte du fait que les médias et Internet diffusent à des populations plus ou moins éloignées des foyers de tensions, des représentations géopolitiques antagonistes qui peuvent être très mobilisatrices. Au plan mondial, le principal territoire d’affrontement est sans aucun doute Israël et la Palestine puisque la terrible rivalité de pouvoirs sur ce territoire entraîne par divers niveaux intermédiaires des actions terroristes ou des risques d’opérations sur des espaces considérables l’Europe et les États-Unis. En comparaison, ce territoire d’affrontement est très petit : Israël au niveau de Jérusalem a 70 km de large et la Cisjordanie, guère plus, alors que le monde arabe de l’Atlantique à la pointe de l’Arabie s’étend sur 7 000 km. En comparaison de ce monde arabe, Israël a un territoire minuscule, mais il apparaît prépondérant en comparaison de celui des Palestiniens. Le monde arabe et plus largement le monde musulman les soutiennent et s’indignent que les Occidentaux soutiennent en fait Israël qui opprime les Palestiniens.

En géopolitique, les représentations, chacune fondée à tort et à raison sur une histoire, ont une importance considérable. Si devant la menace des attentats islamistes, l’opinion occidentale ne peut lâcher Israël, malgré la politique du pire menée par les juifs religieux, c’est en raison du souvenir de l’Holocauste qui fut en Europe la transformation monstrueuse d’un antisémitisme que catholiques et protestants avaient cultivé durant des siècles. Tout cela est indisssociable des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale qui (Huntington omet d’en parler) s’est déroulée pour l’essentiel, comme la première, au sein même de la société occidentale. Quant aux musulmans qui heureusement pour eux non pas connu de si grandes catastrophes, ils risquent de laisser les islamistes conduire à la tragédie la résurgence de leur civilisation.

Les notes suivantes sont tirées de l’article, mais n’ont pas pu être replacées par le webmaster qui ne dispose pas pour l’instant de l’original

- Après le 11 septembre, la journaliste italienne a écrit un pamphlet qui a été jugé injurieux à l’égard de l’Islam, mais ce n’est pas elle qui avait commis les attentats.

- Cf. « L’Occident et la guerre des Arabes », Hérodote, n° 60-61, 1991.

- Cf. Frédéric ENCEL, Géopolitique de Jérusalem, Flammarion, Paris, 1998.

- Cité par Philippe BOULET-GERCOURT dans le numéro hors série du Nouvel Observateur, « La guerre des dieux », janvier 2002.

- À noter que « tollé » vient du vieux français « toldre » : oter, supprimer, faire taire.

- Cf. « La question serbe », Hérodote, n° 67, 1992.

- Cf. l’article de Stéphanie VALDMANN, « Géopolitique de la Méditerranée », Hérodote, n° 103, 2001.

- Cf. Viatcheslav AVIOUTSKY, « Nord-Caucase, un “étranger intérieur” », Hérodote, « La Russie, dix ans après », n° 104, 2002.

 

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