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113 - Territoires de Pouvoirs en France
(second trimestre 2004)

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SOS Racisme et les « ghettos des banlieues » : Construction et utilisations d’une représentation

Jérémy Robine

Résumé : SOS Racisme et les « ghettos des banlieues » : Construction et utilisations d’une représentation

Lors des élections présidentielles de 2002, la France s’est découvert des ghettos, que chaque candidat affirmait vouloir détruire. Ces ghettos, ce sont les grands ensembles des grandes agglomérations françaises. Bien que l’on en ait jamais entendu parler, les programmes politiques affirmaient que le problème avait déjà plus d’une décennie. Jamais, sauf dans les propos d’une association, SOS Racisme, qui a progressivement élaboré cette représentation depuis 1987, puis l’a imposé, non sans résistances. Avec la représentation des ghettos, SOS Racisme s’est constitué d’un même coup un objectif - casser les ghettos - et un territoire dans la représentation duquel les forces politiques traditionnelles sont exclues. Ce territoire symbolique a fait l’objet de stratégies politiques, et est devenu l’objet d’enjeu de pouvoir.

Article complet

Cette version est augmentée par rapport à celle publiée "sur papier". Elle est extraite d’un ouvrage plus long, non publié

"La France doit détruire ses ghettos". Depuis la campagne des élections présidentielles et législatives de 2002, cette assertion est devenue banale. Tous les partis politiques, à l’exception du Front national, l’ont inscrite dans leur programme, et à chaque fois en précisant que ces ghettos sont le résultat d’un processus qui dure depuis plusieurs décennies. Mais pendant ces décennies, ce processus semble avoir été particulièrement discret, puisqu’il n’avait jamais été dénoncé, les gouvernements eux-mêmes ne l’ayant pas perçu.

Généralement, outre le sens historique, on applique le terme de "ghettos" à certains quartiers des villes des Etats-Unis - où l’on imagine les émeutes raciales fréquentes - et aux "townships" de l’Afrique du Sud, héritées de l’apartheid. Mais en France, à part quelques sociologues et géographes, jusqu’à la fin des années 1990, on n’utilise que très peu le terme de ghettos pour qualifier certains quartiers de banlieue. Seule SOS Racisme a dénoncé "le risque du ghetto", dès 1987. SOS Racisme a alors deux ans. Comme cela a été évoqué, l’association a transformé le mouvement de sympathie suscité par la "marche des beurs" en un grand mouvement moral de la jeunesse, incarné à la fois par le badge "Touche pas à mon pote" et par des concerts géants, puis en un mouvement social à l’occasion du mouvement Devaquet(cf. : supra). Lorsque SOS Racisme a procédé à sa mutation en organisation permanente [1], la presse et les forces politiques l’interrogent avec plus de précision sur ses motifs et sur ses objectifs. Elle avance aussitôt l’idée du "risque de ghetto".

Au début des années 2000, cette représentation, que SOS Racisme a beaucoup fait évoluer, connaît un succès important et rapide, qui conduit à s’interroger plus précisément sur son histoire d’autant que ni à la veille des élections présidentielles, ni même auparavant, il n’y a eu de changement radical de la situation des cités et banlieues concernées qui les aient transformées brusquement en ghetto. Il faut rechercher les éventuelles origines du "ghetto" avant 1987, étudier l’élaboration de cette représentation, présenter ses contestations puis tenter d’expliquer les raisons de sa diffusion quasi-hégémonique à partir de 2001 pour enfin analyser les fonctions politiques qu’elle assume et les effets inattendus ou incontrôlés qui peuvent être les siens.

Les Ghettos : une représentation construite par SOS Racisme.

Les prémices.

On trouve la première trace dans la presse de cette utilisation moderne du terme "ghetto" dans un article sur le quartier de Barbès, à Paris, dans Libération du 18 janvier 1978 intitulé "Balade in the Ghetto", qui décrit rapidement une situation de très faible concentration de "Blancs" dans ce secteur. Surmonté du titre "En marge du 3e festival des travailleurs immigrés", il s’agit ensuite essentiellement d’un agenda culturel.

Autour de l’année 1980, le terme ghetto s’applique essentiellement aux foyers de travailleurs étrangers. (cf. : l’affaire des 300 Maliens de Vitry / Saint-Maur, décembre 1980

à janvier 1981,

par exemple). En 1983, 1984 et 1985, quatre marches contre le racisme marquent la naissance d’un mouvement nouveau qui fondera finalement l’antiracisme moderne (cf. : supra). Nous ne reviendrons pas sur les divergences d’orientation ou les conflits entre ces quatre marches. Notons seulement que dans leurs interviews, les leaders de ces événements n’utilisaient pas le terme ghetto. La marche de SOS Racisme, toutefois, a donné lieu à diverses déclinaisons du badge "Touche pas à mon pote" correspondant à autant de slogans. L’un d’entre eux est "Je vis où je veux" , revendication de la liberté du choix du lieu de domicile, mais aussi celle du libre choix du pays de résidence.

L’élément central de ces mobilisations et de la naissance de SOS Racisme, n’est pas le constat de la stigmatisation de certains quartiers, ni celui de l’émergence d’un processus de ségrégation, ni même la dénonciation de leur dégradation. Tout cela sera pourtant décrit dès 1987 (cf. : infra), et l’on sait qu’au début des années 1980, ces réalités existaient déjà, comme en attestent par exemple les émeutes des Minguettes pendant l’été 1981. Dans cette période, ce sont les violences racistes, qui vont souvent jusqu’au crime, commis par des individus et parfois aussi par la police qui sont l’élément central de ces mobilisations.

La manière dont la majorité des Français se représente les habitants de ces quartiers à l’époque explique largement cela : immigrés égal étrangers. Peu à peu à partir de 1985, les militants de SOS Racisme semblent prendre conscience d’une réalité très importante : il ne s’agit pas d’étrangers mais bien de Français, ces jeunes sont nés en France de parents immigrés, ce dont une part non négligeable de la population française n’est pas encore totalement convaincue aujourd’hui.

Par la suite, l’étude de la revue de presse de SOS Racisme montre quelques utilisations rares et anodines du terme Ghetto [2]. Mais dans cette première phase, l’association est perçue, par la presse notamment, comme l’expression d’un mouvement moral, donc simple, ou même simpliste. Ses analyses ne peuvent donc pas être diffusées (cf. : supra).

Une naissance discrète à partir de 1987 : "le risque du ghetto" .

Une fois les premiers mois glorieux passés, quelle légitimité pouvait trouver SOS Racisme : la morale antiraciste qu’elle incarnait ? Celle-ci aurait vite été intégrée par les partis politiques. Sur ce terrain, SOS Racisme aurait rejoint les vénérables institutions antiracistes, consensuelles et œcuméniques par nécessité.

"SOS Racisme" , "Touche pas à mon pote" , dans son nom et son slogan, l’association a inscrit sa nature, son sens et sa fonction : un appel à l’aide et une mise en accusation. C’est dans la continuité de ce qu’elle incarne que l’association développe la représentation des ghettos, à partir de 1987. Avant, peut-être aurait-il été trop tôt, dans une France sortie depuis peu de ses bidonvilles, grâce aux grands-ensembles, pour qualifier ceux-ci, ou une partie d’entre-eux, de ghettos.

En 1987 paraît SOS désir [3], par Harlem Désir et SOS Racisme. Son dernier chapitre, qui s’intitule "la France des ghettos" , livre la représentation initiale. Celle-ci est alors centrée autour du mal-être urbain. En voici une synthèse rapide :

Pendant la période des 30 glorieuses, le besoin de main d’oeuvre a amené la France à faire appel à l’immigration, notamment maghrébine. Les pouvoirs publics ont alors "construit, vite, trop vite, et mal, des cités immenses, des machines qui n’ont qu’une fonction : que les ouvriers puissent y loger ... Pas y vivre. [4]" . Dans ces cités, il y a un manque cruel d’équipements publics, collectifs et sportifs. Les cloisons entre les appartements sont trop minces, ce qui crée d’incessants problèmes de voisinage. Pour les jeunes, "il n’y a rien d’autre à faire que ne rien faire [5]" . La crise économique frappe alors, et elle touche d’abord et plus fortement les travailleurs les moins qualifiés : en forte proportion des immigrés. Les problèmes de recouvrement des loyers amènent les bailleurs sociaux à faire des économies sur l’entretien des cités, ce qui lance le cycle des dégradations, en vertu du constat qu’un immeuble qui n’est pas réparé immédiatement va être dégradé de plus en plus vite. Puis le taux de chômage augmente dans la population immigrée, les enfants nés ou scolarisés en France ne s’insèrent pas, et quittent souvent l’école dès 16 ans. La promiscuité dans et entre les appartements, les dégradations, bref l’environnement est une agression perpétuelle, et les "Français" partent. "En 1966, il y avait 20 % de maghrébins, à la cité des Fond-Vert, dans le XIVe arrondissement de Marseille. Vingt ans après, il ne reste que dix familles françaises ; sur 3 000 habitants, 70 % sont arabes. [...] au Plan d’Alou, les deux tiers des logements sont inoccupés. Ceux qui le sont encore le sont à 90 % par des étrangers [6].". Il n’y a plus de commerces, les fenêtres ont des grilles et les rez-de-chaussée sont murés. Les immeubles ne sont plus entretenus, ni les alentours, où les carcasses de voitures brûlées restent des semaines.

SOS Racisme, en 1987, oppose "l’intégration" (pour une étude plus précise sur ce terme, ses concurrents et ses implications, cf. : Chapitre 3) aux ghettos. L’association semble alors considérer que les ghettos constituent un élément du projet du Front national : "Curieux ce pays où on conteste l’incontestable, où certains veulent détruire la mémoire de l’atroce et de l’horrible, pour mieux recommencer. Pressés de reconstruire de nouveaux ghettos, aveuglés lors de leurs séjours touristiques offerts gracieusement en Afrique du Sud, ils ont oublié la retenue qui s’impose pour montrer le visage qu’ils ont toujours eu ... de la haine et de la violence. [7]" .

Dès cette époque, SOS Racisme affirme "ne pas nier" que la "délinquance immigrée constitue un problème" . Mais cela reste à l’époque marginal dans l’analyse de l’association qui y voit la conséquence de la situation préalablement dénoncée : "Les pauvres ont plus tendance que les riches à se retrouver en prison et aujourd’hui, en France, les pauvres sont bien souvent des immigrés [8]" .

Si elle était livrée aujourd’hui, la description qui précède semblerait sûrement simpliste et banale, voir complaisante. Mais en 1987, à la naissance de cette représentation du ghetto, et de l’existence de ghettos sur le territoire national, le terme portait en lui-même une grande radicalité. Depuis, le terme, appliqué aux cités périphériques, s’est banalisé.

1990, Les ghettos au cœur de l’analyse de SOS Racisme.

Les 28, 29, 30 avril et 1er mai 1990 se tient le 3e Congrès de SOS Racisme, à Longjumeau. A cet occasion sera publié le "manifeste pour l’intégration" , document de 43 pages qui constitue la première reformulation générale de l’analyse de SOS Racisme. Pour la représentation des ghettos, c’est la seconde étape cruciale : les ghettos sont placés au centre de cette analyse renouvelée comme l’atteste l’intervention de Harlem Désir [9], en introduction

aux débats autour du manifeste pour l’intégration : "[...] Ce qui fait monter le racisme, ce qui discrédite l’intégration, c’est de ne pas se donner les moyens politiques et budgétaires de casser les ghettos, de ne pas réhabiliter les cités et de ne pas endiguer l’échec scolaire. [...] Aujourd’hui c’est la ghettoïsation des villes et des écoles qui sont les deux plus grandes menaces qui pèsent sur l’intégration républicaine. [...] Une géographie d’un genre nouveau est en train de s’imposer à nos villes. Une géographie ethnique avec des quartiers différenciés selon l’origine et la nationalité des habitants. [...] Il en découle inévitablement des écoles elles-mêmes ethniques et séparées, où ne se fréquentent plus les enfants de français et les enfants d’immigrés. [...] C’est la plus grave remise en cause du creuset français. [...] Ainsi, peu à peu le ghetto ronge nos villes, avec ses corollaires, la tension entre les quartiers, l’incompréhension et la peur entre les habitants, les bandes rivales et la montée du sentiment d’insécurité [...]" .

Le document lui-même, sous le titre "l’égalité dans la vie c’est d’abord l’égalité dans la ville [10]" , présente une toute nouvelle version de la représentation. La première idée développée est que traditionnellement le quartier communautaire fonctionne comme un sas, et que son intégration à la ville est donc nécessaire à l’intégration des arrivants à la population et à la société. Ce système traditionnel des quartiers anciens (Belleville, la Goutte d’Or, "Belonne" à Marseille...) est rompu avec les grands-ensembles déportés en périphérie [11]. Deuxième idée : SOS Racisme affirme que l’origine du problème réside largement dans "des procédures d’attribution de logement sociaux ségrégatives, fondées sur des critères raciaux [12]" . C’est également dans ce texte que SOS Racisme évoque pour la première fois la cité comme le territoire d’une autre loi, celle du plus fort [13].

Dans les années suivantes, la représentation a peu évolué, du moins si l’on s’attache aux textes, internes et publiés, ou aux Conseil Nationaux et Congrès de SOS Racisme (1993). Il s’agit plus généralement d’une phase de déclin de l’influence de SOS Racisme dans la société française, suite au soutien, tardivement dénoncé, que l’association a apporté au candidat François Mitterrand en 1988.

Depuis 1996, la représentation des ghettos connaît de profondes évolutions.

Les 3 et 4 février 1996 à l’Université Paris 8, lors des états Généraux des Quartiers organisés par SOS Racisme, a été publié un document intitulé "Propositions pour un véritable Plan Marshall pour les Banlieues [14], donne la troisième grande version de la représentation, dans la seconde intervention [15] : premièrement, la violence "autodestructrice et nihiliste" : "[...]il y a dix ans on se battait contre les crimes racistes, et d’un certain point de vue aujourd’hui on s’entre-tue. Bien sûr, à chaque fois il y a toujours une circonstance particulière qui explique un drame mais il y a une réalité qui est en train de se constituer : la réalité du ghetto. [...] la guerre des pauvres entre eux" . Deuxièmement, l’effet de génération : les jeunes ont vu la génération précédente échouer et se perdre, dans la drogue, le chômage, etc. La crise ne peut plus être l’explication, ni la reprise économique l’unique solution. Troisièmement, le ghetto, c’est aussi les discriminations raciales, "les photos sur le CV" . En conséquence, c’est tout un processus identitaire distinct qui se met en place, à partir du moment où le mélange ne se fait même plus dans les loisirs, les discothèques [16] par exemple.

Dans cette intervention, Malek Boutih rappelle que la majorité de la population vit en banlieue. Cela permet d’affirmer de manière implicite que les ghettos posent un problème à la nation : "On ne peut pas avoir une France heureuse avec des quartiers qui se ghettoïsent [...] Le problème ce n’est pas de savoir ce qu’on va faire des habitants des quartiers mais de ce qu’on va faire de la France et de la République quand il y a un ghetto, deux ghettos, ceux qui sont à l’intérieur et ceux qui sont à l’extérieur." .

Les 5,6,7 et 8 février 1998, à l’occasion du 5e Congrès de SOS Racisme, le "Texte d’orientation présenté par le Bureau National" revient sur les ghettos [17]. Il conserve l’analyse, mais affirme qu’après plusieurs années de dénonciation du risque de ghetto, "on y est" . Il est intéressant de noter qu’à ce stade, l’objectif affirmé est encore la "mixité sociale" . Ainsi, le texte affirme : "Les victimes de la ségrégation sociale ne doivent pas devenir les victimes d’une communautarisation ethnique. Il faut éviter à tout prix que le ghetto urbain ne devienne un ghetto ethnique" .

Enfin, les 29, 30 juin et 1er juillet 2001, lors du 6e congrès de SOS Racisme, le "Texte d’analyse et d’orientation présenté par le Bureau National" , approfondit et radicalise la version précédente, d’une part, sur la question de la violence, et d’autre part, quant aux causes du ghetto [18] : "La question spécifique du logement : une politique d’apartheid" . SOS Racisme joint à cela la discrimination dans le logement privé. L’individualisme comme norme dans les ghettos apparaît clairement à ce moment : "Ils [les habitants] savent que la cité peut être un piège définitif. Quand il s’agit de sauver sa famille, c’est "chacun pour soi"."

Cette description réactualisée se double de revendications également plus radicales : La violence, "modèle de vie du caïd" , est dénoncée comme l’un des moyens de la domination subie par les habitants : "Si nous combattons cette violence, ce n’est pas au nom de l’ordre social mais à l’inverse, c’est pour le transformer. La violence s’apparente aux chaînes des esclaves modernes. La briser, c’est retrouver la liberté d’agir, de penser, de combattre, donc, de vivre la tête haute."

La revendication centrale devient désormais la "mixité raciale" : "Dès aujourd’hui, la priorité de l’Etat doit être de recréer du mélange [...] Or on continue à nous répondre que c’est un problème de mixité sociale dans les cités. C’est une hypocrisie [car les riches ne viendront jamais habiter dans des cités]. En réalité, on superpose la fracture raciale à la fracture sociale [...]." Il a été souligné que trois ans plus tôt, la position officielle de SOS Racisme était différente. Pourtant, dès 1987, on l’a également souligné, l’élément ethnique était présent dans la représentation, et dénoncé. Au vu des éléments étudiés sur la période 1987-2001, il apparaît que plutôt qu’une difficulté à admettre cet élément ethnique, somme toute inhérent au terme de ghetto, il y a eu longtemps au sein de l’association une réticence à affirmer la revendication de la "mixité raciale" . La raison en est-elle qu’il y avait là un tabou à briser pour les militants formés dans des mouvement traditionnels de gauche, celui de la reconnaissance, même implicite, des différences et des races ? Car "mixité raciale" implique qu’il y ait des races, et même si elles n’existent que dans l’imaginaire, leur existence est reconnue par cette nouvelle revendication. Quoi qu’il en soit, c’est là une évolution majeure pour la représentation des ghettos.

La représentation actuelle est le produit de ces apports.

SOS Racisme a éliminé de sa représentation des ghettos certaines idées présentes en 1987. D’autres sont apparues pour disparaître rapidement. Parmi les disparitions, il y a l’opposition Français-immigrés, puisque l’association a mis en œuvre une autre représentation importante, celle des "nouveaux Français" (cf. : infra Chapire 3), liée au renouvellement des générations. Par conséquent, la réponse n’est plus l’intégration(cf. : infra Chapire 3), terme porté en d’autre temps par SOS Racisme, car il s’applique à des étrangers, ou des "Français de papier" , mais l’insertion(cf. : infra Chapire 3), terme qui porte en lui l’idée qu’il s’agit de Français. En outre, le phénomène de la violence et celui de l’économie du cannabis ont acquis un rôle central. Ils sont dénoncés comme l’expression du développement d’un modèle de vie individualiste, celui du chacun pour soi, incarné par le caïd : "Le lumpen-prolétariat reproduit jusqu’à la caricature le modèle libéral dominant [19]" . Enfin, parmi les causes du ghetto, SOS Racisme a fortement réduit les aspects économiques, pour renforcer la part des discriminations raciales et des "politiques de peuplement" des bailleurs sociaux, jusqu’à passer finalement du ghetto social au ghetto ethnique. On aboutit à la représentation actuelle : on observe une dégradation croissante du quartier, qui est initialement la conséquence de la crise économique, mais qui est décuplée par la ghettoïsation. Un statut social moindre est conféré aux habitants du seul fait de leur lieu d’habitation. Ceci entraîne la fuite de tous les habitants qui le peuvent, et le quartier acquiert un caractère répulsif tel qu’il n’y a plus d’apport de population volontaire : alors que les plus insérés partent, les moins insérés de toutes la région arrivent. Ainsi, les discriminations raciales, dans le travail et au logement, et les politiques de peuplement des HLM font peu à peu du quartier un ghetto ethnique. La désinsertion économique, puis sociale des habitants progresse. On tend vers une ségrégation de fait, d’autant plus que la concentration et l’éloignement du centre-ville sont importants.

La violence devient la norme de comportement d’une jeunesse qui se sent rejetée, sans perspective d’insertion, victime parfois de violence policière. Les femmes sont les victimes ultimes de cette violence, comme toujours quand la loi du plus fort s’installe. Du fait de l’immersion de l’école dans le ghetto et des discriminations raciales, le seul modèle de réussite qui subsiste, c’est celui du caïd. A défaut de pouvoir se revendiquer d’une identité nationale qui les rejette, les jeunes se constituent une nouvelle identité, celle du ghetto. Il s’agit donc d’une identité spécifiquement française, celle de citoyens de dernière zone, construite en opposition à l’identité nationale autour de ce dernier modèle de réussite qu’est celui du caïd. Le Hip-hop, en particulier le rap [20], dans le champ culturel, est l’un des principaux vecteurs de cette identité, que les caïds ont bien évidemment encouragée. Le label "neuf-trois" , dans les chanson de rap mais aussi dans les représentations en vigueur dans la jeunesse, jusque sur les imprimés des "sweet-shirts" est un autre symptôme de l’apparition de cette nouvelle identité, tout comme le phénomène des chiens d’attaque pit-bull. élaborée du fait de l’exclusion dont les habitants des ghettos se sentent victimes, elle reste l’identité des exclus, fondamentalement dévalorisante.

Toujours selon la représentation de SOS Racisme, au bout des années d’abandon par les pouvoirs publics, le ghetto est devenu un désert politique et associatif. L’islamisme [21] y trouve un terrain privilégié : désespoir économique et social, identité faible et honteuse. Le mouvement islamiste bénéficie de moyens financiers, de réseaux, de matériel idéologique, d’élites... préexistantes. En outre, ses représentants sont souvent seuls à prétendre contester l’ordre social dont la jeunesse des ghettos est victime. Leur succès est donc inévitable.

A mesure de leur implantation, le contrôle social s’accroît. Les femmes en sont encore les principales victimes, devant porter l’honneur de toute la famille. Leurs relations sont surveillées, et il est hors de question qu’elles épousent des non-musulmans --- ou pire, qu’elles vivent avec eux sans les épouser. Le mouvement "Ni Putes, Ni Soumises [22]" a permis de dénoncer cette convergence entre la violence du caïdat, et l’oppression née du traditionalisme nouveau lié à l’implantation des mouvements islamistes.

Tous ces éléments forment un cercle vicieux, qui aggrave perpétuellement la situation, il faut donc casser les ghettos. Outre la lutte contre les ghettos eux-même, cette revendication constitue le moyen de lutte contre le Front national, contre les islamistes et les communautarismes, contre le délinquance et les "mafias" du cannabis, et enfin contre la perte de solidarité dans la population et dans la jeunesse.

Les influences extérieures à SOS Racisme

Il s’agit essentiellement de la montée du Front national d’une part, et de l’apparition de la grande violence dans les ghettos d’autre part.

Le débat sur les "Causes du Front national"

Pour Harlem Désir [23], dans les années 1984 - 1985, le discours de SOS Racisme opposait les états-Unis d’Amérique et la France métissée. "Mais les ghettos n’étaient pas au coeur de l’analyse. C’est avec la montée du débat sur l’explication de la montée du FN, que l’idée a pris de la force. Dans les causes du FN, il y a l’emploi, la crise etc ... mais la cristallisation de ces phénomènes dans l’espace urbain était sous-estimée. Il y a des phénomènes d’enfermement, dans des quartiers qui étaient jusqu’alors des quartiers d’intégration. A partir de là, la logique communautaire se développe, avec l’exclusion et la montée du FN. Le ghetto est la source du FN."

Toujours selon Harlem Désir [24], en 1988, la disparition de la représentation parlementaire du FN, associée à un retour temporaire de la croissance et à une stagnation, voire une baisse pendant quelques mois, du chômage, ont créé l’illusion que "le Pen c’est fini" . Mais dès 1989, les élections de Dreux ramenènent à la réalité : à l’occasion de législatives partielles, Marie-France Stirbois a été élue. A partir de ce moment, SOS Racisme a dénoncé "l’absence de politique d’intégration, l’absence de politique de la ville" . Michel Rocard, premier ministre, y a répondu en substance que la croissance seule réglera le problème.

Mais à ce moment, SOS Racisme voulait s’attaquer à la racine du problème : cela passait par le projet des Maisons des Potes. Il s’agissait "de recréer des solidarités actives" . C’était donc un mélange entre les MJC, déjà en déroute, et un nouveau "syndicalisme urbain" à inventer : avec les Maisons des Potes, SOS Racisme voulait structurer une stratégie de la lutte : "Dans les années 1970, selon Harlem Désir [25], l’intégration par le travail était en fait largement une intégration par les luttes. Il s’agissait de restructurer ces luttes dans l’espace urbain" . Harlem Désir [26] estime que les Maisons des Potes ont connu un succès certain au Luc-en-Provence, à Clermont et à Bordeaux par exemple. Avec de la solidarité dans le quartier, celui-ci donnait moins de prise au FN. Le président fondateur de SOS Racisme ajoute que la gauche a "loupé" quelque chose à ce moment : "Elle aurait du aider à développer un syndicalisme urbain contre le "face à face [27]" dans les villes. Les maires en particulier ont joué un rôle important et néfaste. Pour eux, une association de quartier doit être sous contrôle, ou étouffée, pour éviter qu’elle ne soutienne le camp d’en face aux élections. Ils ont tué des milliers d’associations."

Ces éléments montrent le processus qui a abouti à placer les ghettos au centre de l’analyse de SOS Racisme, au moment du congrès de 1990. Ce processus est composé d’évènements extérieurs à SOS Racisme, auxquels l’association a réagi, et de choix opérés par elle.

La décomposition politique et la violence

Malek Boutih, ancien président de SOS Racisme, qui était vice-président de l’association en 1990, évoque [28] comme explication de l’évolution importante qui eut lieu lors du congrès de cette année, l’émergence des premières "émeutes urbaines" , qu’il distingue des "révoltes urbaines" du début des années 1980. La différence pour lui réside dans le caractère constructif de ces dernières qui, malgré la violence initiale, ont toujours donné naissance à de nouvelles solidarités, à des associations et à des mouvements militants, dont la Marche des Beurs, et, à l’inverse, dans le caractère destructif et décomposé des "émeutes" des années 1990, à Vaux-en Velin pour ne citer que la plus célèbre, qui n’ont rien produit, et qui ont même souvent détruit le peu de solidarité qu’il restait, s’attaquant aux travailleurs sociaux, aux associations, et aux commerces.

Il faut remarquer qu’une formulation de cette analyse, dont cette version date du 7 Mai 2004, a été déjà évoquée, sous une forme presque semblable, mais avec moins de recul : en 1996, l’intervention de Malek Boutih lors des états Généraux des Quartiers comprenait un passage dénonçant la violence "autodestructrice et nihiliste" .

Malek Boutih souligne en outre que cette période est celle d’une forte concentration d’évènements politiques de premier ordre, allant de l’affaire du voile islamique à la fin brusque d’un ordre mondial très structurant, en passant par la première guerre du golfe et la première Intifada, ces évènements internationaux ayant un fort impact en France. Il perçoit ainsi le lien entre les problèmes géopolitiques internes et ceux qui ont trait à la géopolitique externe. Il semble qu’il estime que cette période correspond ainsi plus généralement à une remise en cause de représentations jusqu’alors relativement figées, qui touchent notamment à la place du ou des groupes arabes dans le monde et, presque par ricochet, en France, et ainsi aux rapports que les immigrés et leurs enfants ont avec les "pays d’origine" ainsi qu’avec la France, pays d’accueil.

Appropriations et rejets de la représentation des ghettos.

SOS Racisme a ainsi mené un travail permanent pour imposer l’utilisation du terme ghetto, alors même que la représentation continuait d’évoluer. La représentation des ghettos développée par SOS Racisme n’a pas fait l’unanimité. Sa pertinence descriptive a été contestée, ainsi que le choix du terme "ghetto" . Les forces politiques et sociales, ainsi que la presse l’ont finalement largement adoptée.

Une représentation discutée.

La contestation de son utilisation est venue d’horizons divers. Ainsi, dans un article paru en 1990, Hervé Vieillard-Baron montre le phénomène de banalisation du terme ghetto pendant les années 1980. Ce processus se traduit selon lui par une perte importante de sens : il évoque [29] notamment pour l’exemple les "libraries-ghettos" , les "usines-ghetto" , le "ghetto estudiantin" , et le "ghetto des universitaires" . H. Vieillard-Baron conteste largement l’utilisation du terme ghetto, en référence au double modèle historique (en Europe) et américain. Il montre d’une part, une utilisation de plus en plus vague du terme, sa non adéquation à la réalité, si l’on s’en tient aux modèles, et d’autre part, affirme que ceux-là même qui sont, selon le sens commun, les habitants des ghettos ne se considèrent pas comme tels. Le ghetto c’est toujours ce qui est à coté.

Mais son étude montre aussi la force de cette représentation, qui n’est pas démentie, au contraire, par le constat que chacun l’applique à l’autre. Dans ce sens, H. Vieillard-Baron conclut [30] sur la double analyse : "si le modèle historique du ghetto ne peut se transposer sur les réalités urbaines de la France, la vulgarisation du terme et son utilisation métaphorique lui confèrent une dimension sociale et politique incontournable" , et qu’il existe des quartiers qui révèlent "la réunion de deux ou trois (des) quatre composantes" qu’il a mis en évidence dans le modèle historique [31], et sont ainsi propres à "créer un risque de ghetto, ou plus exactement de ghettoïsation." On remarque l’exacte similitude des expressions employées par H. Vieillard-Baron et par SOS Racisme. Pour finir, cet article pose la double question de la volonté et de la capacité des pouvoir publics de s’opposer à une évolution vers la situation anglo-saxonne.

Dominique Sopo [32] citant Loïc Wacquant [33], reprend à son compte les arguments du sociologue opposé à l’utilisation du terme ghetto, pour distinguer la situation française de celle que l’on rencontre aux états-Unis d’Amérique : en France, on trouve beaucoup moins d’homogénéité ethnique, mais aussi moins de diversité sociale. De plus, la violence est moins importante, les quartiers concernés sont nettement plus petits et enfin, ils ne sont pas abandonnés, puisqu’il existe une "politique de la ville" . Ainsi le nouveau président de SOS Racisme ne prétend pas imposer l’image du ghetto noir-américain, peut-être pour définir un nouveau et troisième modèle, un modèle français.

Un autre front de contestation est venu d’une partie de la communauté juive. En jeu cette fois, une volonté de garder au terme ghetto sa force symbolique dans le cadre du travail de mémoire de la Shoah et de l’oppression des juifs en Europe au cours des siècles. SOS Racisme partage l’idée que la Shoah est un fait historiquement unique, et mène des activités pour encourager le travail de mémoire de la Shoah, notamment au cours de la semaine annuelle d’éducation contre le racisme [34]. Mais l’association refuse l’exclusivité sur les ghettos, qui ont de toute façon existé ailleurs, sous l’Apartheid notamment, dont SOS Racisme veut également défendre la mémoire.

Enfin, les hommes politiques, sauf peut-être une partie de l’extrême-gauche, ont résisté longtemps a son utilisation, qui s’est finalement imposé à eux. Dans le cadre des Universités d’été de SOS Racisme, un débat avec les forces politiques a lieu pratiquement chaque année. Jusqu’en 2001, leurs représentants ont toujours refusé de reprendre et de reconnaître cette qualification, dont ils devaient pressentir et la force accusatoire, dirigée contre eux, et l’effet de délégitimation, qu’elle induit (cf. : infra).

Une représentation devenue hégémonique dans un contexte nouveau.

Dans la période précédant les élections de 2002, l’incorporation dans les programmes des candidats du slogan "casser les ghetto" porté par SOS Racisme a connu une progression brutale. Depuis, l’utilisation du terme par les responsables politiques reste importante.

A titre d’exemple, on peut citer Jacques Chirac : sur le site internet de la Présidence de la République, la recherche des déclarations sur le mot ghetto donne 14 résultats, dont quatre concernent les ghettos juifs historiques, et dix les cités de banlieues. Dans un discours prononcé le 17 décembre 2003, "Comment demander à leurs habitants [les quartiers] de se reconnaître dans la Nation et dans ses valeurs quand ils vivent dans des ghettos à l’urbanisme inhumain, où le non-droit et la loi du plus fort prétendent s’imposer ?" En ce qui concerne la campagne présidentielle, on peut citer un discours à Lyon le 25 avril 2002 : "La ségrégation géographique, qui transforme certains quartiers en ghettos et qui défigure notre République, n’a que trop duré."

Lionel Jospin, premier ministre et candidat, ainsi que le PS ont également repris le terme à leur compte : dans un discours de Lionel Jospin à la Mutualité, le 24 février 2002, il affirme : "Nous avons fait adopter la loi solidarité et renouvellement urbain pour faire avancer la mixité sociale, pour réduire les quartiers ghettos, pour faire que l’on répartisse les HLM de façon à ce qu’il n’y ait pas des communes qui laissent à l’écart les logements sociaux." Dans le programme du PS pour les Législatives 2002, on trouve un paragraphe "Priorité Cités" qui commence par "Humaniser les cités, supprimer les ghettos."

De très nombreux autres exemples peuvent être trouvés, en ce qui con-cerne ces deux forces politiques, mais également pour l’ensemble des partis parlementaires. Pourtant, lors des élections de 1995 ou de 1997, ni la droite ni la gauche n’avaient fait le choix de s’approprier la représentation. Plusieurs facteurs concourent à expliquer ce succès rapide. En premier lieu, on peut évoquer deux éléments de contexte : d’une part l’effet de plusieurs années de "lobbying" de SOS Racisme autour de cette représentation. A l’occasion des Universités d’été annuelles de SOS Racisme, des tables rondes sont traditionnellement organisées avec des responsables économiques (chefs de grandes entreprises), les dirigeants de grands média, et ceux des principaux partis politiques. D’autre part, il s’agit du travail de repositionnement de SOS Racisme mené à l’époque de Malek Boutih, qui a donné à l’association accès au milieu politique de droite, établissant même, à partir de 2001, des relations avec le Président de la République. Auparavant, l’association était une voix marquée à gauche, bien qu’atypique. Ce repositionnement s’est notamment traduit par la critique de l’inefficacité du dispositif GELD [35] (et le numéro vert associé, le 114) mis en place par le gouvernement de Lionel Jospin et par le soutien de ceux à droite qui avait pris, sous l’influence de Jacques Chirac, la décision de se démarquer clairement du Front national(cf. : supra sur les éléctions des Présidents de Région en 1998).

En second lieu, il y a deux événements qui marquent plus spécifiquement la période : d’une part, le choix de la droite de faire campagne autour de l’insécurité, qui a conduit la gauche à chercher, laborieusement, un discours alternatif sur ce terrain, et qui a finalement poussé la droite elle-même à chercher un moyen de rééquilibrer une campagne qui semblait trop dirigée contre les habitants des banlieues et des cités. D’autre part, et peut-être surtout, les attentats du 11 septembre 2001, et la peur de découvrir dans les cités périphériques une armée aux ordres d’Al Quaeda, ont placé les cités au cœur des préoccupations politiques et médiatiques.

Malek Boutih, pour sa part, souligne [36] l’idée que le ghetto révèle d’abord un phénomène économique et social, qui est rapidement suivi d’un phénomène d’ordre spatial et urbain, et enfin, avec retard, un phénomène politique, c’est à dire l’émergence du communautarisme. Selon lui, la reconnaissance par les forces politique de l’existence des ghettos correspond à l’apparition de ce troisième aspect du ghetto, qui leur pose un problème direct.

Utilisation de la représentation des Ghettos par SOS Racisme.

La représentation, grâce au flou entretenu sur les territoires qu’elle con-cerne, garde une souplesse qui contribue à son efficacité. La qualification de ghettos de certains quartiers, même indéterminés, a pour conséquence de délégitimer les forces politiques et sociales traditionnelles dans la représentation des habitants de ces quartiers, au profit de SOS Racisme.

Un concept et des territoires flous pour une représentation extensive.

Lorsqu’à l’occasion des élections de 2002, le slogan "casser les ghetto" a été incorporé par les programmes des principaux candidats de droite et de gauche, la direction de SOS Racisme devait à la fois accueillir favorablement et encourager ce phénomène, tout en préservant la source de légitimité de l’association. C’est pourquoi elle a réagi par une adaptation de la représentation, affirmant que la source du ghetto, c’est le logement, mais qu’aujourd’hui, il s’agit d’un mode de fonctionnement diffus, présent à tous les niveaux dans les rapports sociaux. C’est-à-dire que le ghetto se prolonge au sein des entreprises, des écoles, collèges, lycées et universités, dans les loisirs, dans les comportements de la police, des administrations et des commerçants, jusque dans les regards portés sur ses habitants dans la rue. Le ghetto devient ainsi une véritable ségrégation de tous les instants, et parallèlement un système social complet. Il s’agit d’une extension maximale de l’expression de la représentation, dans l’objectif de profiter d’une période favorable pour gagner le plus de terrain possible sur le plan idéologique. On voit qu’alors la représentations des ghettos recouvre tous les aspects du racisme, ou presque. Après cette phase, la force de l’enjeu autour de la représentation des ghettos étant retombée, SOS Racisme se replie, dans son expression publique, sur une représentation moins extensive, plus facilement convaincante.

SOS Racisme n’a jamais diffusé de carte ou de liste des quartiers ghettos. Elle n’en a d’ailleurs jamais élaboré. SOS Racisme n’est pas une administration : en tant qu’association, elle n’a aucune raison particulière de le faire. Mais la direction de SOS Racisme sait intuitivement que le flou sur la spatialisation de la représentation du ghetto permet d’en garder le contrôle, de modifier la représentation, de l’approffondir ou de la préciser selon l’évolution du contexte. S’il y avait une carte, d’une part elle permettrait de quantifier la population concernée par la situation décrite par SOS Racisme. Ensuite, il serait possible à des élus, éventuellement par le biais d’association prête-nom, de contester le classement d’un quartier comme ghetto, amenant SOS Racisme à devoir toujours justifier, préciser et débattre de ses critères de classement.

(Les cartes ci-dessous ne peuvent pas être publiée en haute définition sur le web sans rendre la page inaccessible à de nombreux visiteurs, car elle serait bien trop longue à afficher. Le choix a donc été fait de présenter ici des versions très basses résolutions).


Part de la population de chaque département logée dans le parc social

 


Les Grands Projets de Ville définis par la loi de novembre 1996 (source : DIV.)

 


Répartition des Zones Urbaines Sensibles en France

 


Part de la population de chaque département logée dans le parc social

 


Les Zones Franches Urbaines définies par la loi de novembre 1996 (source : DIV.)

 


Les Zones Franches Urbaines définies par la loi de mars 2004 (source : DIV.)

Le flou sur la spatialisation est entretenu par les pouvoirs publics et les gouvernements successifs qui ne choisissent pas les mêmes quartiers pour chacun des dispositifs de politique de la ville. Les cartes 1 à 6 montrent la diversité des dispositifs --- tous ne sont pas représentés --- dont personne en dehors des spécialiste ne comprend le sens ni les distinction. Pour le commun des mortels, tous ces sigles ---GPV, ZUS, DSQ, ZFU --- se réduisent à une seule idée : il s’agit d’un quartier à problèmes. Les cartes montrent également qu’aucun de ces dispositifs ne concernent les mêmes territoires, ni d’une "cuvée" à l’autre, ni, pour l’année 1996, d’un dispositif à l’autre. Parmi ces sigles, le plus inquiétant est ZUS, c’est-à-dire Zone Urbaine Sensible. Mais c’est aussi le type de dispositif le plus fréquent (751 en France en 2003), car il s’applique à de très petits espaces. L’absence de ce flou aménerait à montrer une situation plus radicale que celle actuellement dénoncée par SOS Racisme : avec moins de territoires et de population touchés par le ghetto, la réalité plus restreinte ainsi décrite apparaîtrait sans doute plus violente encore. SOS Racisme, plutôt que de faire peur, préfère jouer sur le fait que chacun, dans sa ville, se représente vivre à proximité d’un ghetto, même s’il ne s’agit souvent que d’une cité plutôt calme. L’extension géographique de la représentation permet une certaine dilution des caractéristiques du ghetto. Dans une stratégie de conquête idéologique, c’est sans doute plus efficace que de limiter le ghetto à deux ou trois quartiers bien précis dont les noms seraient à eux-seuls terrorisants. Ceci se comprend d’autant mieux que l’on sait que pour SOS Racisme, l’existence même des Grands-Ensembles est constitutif d’un risque de ghetto.

Ainsi, l’on comprend le caractère extensif de la représentation qui se diffuse et s’applique presque indistinctement à toute la banlieue ("La France a honte de ses banlieues." [37] ; "Comment peut-on penser changer la vie sans développer des efforts considérables pour réhabiliter et réactiver le tissu urbain et social de nos banlieues[...] [38]"), phénomène qui est renforcé par la neutralité de ce dernier terme : pour le journal de 20 heures ou les titres des journaux, "le mal des banlieues" passe mieux que "le mal des ghettos" . Cette extension a donc pour principale source la volonté de la presse et des personnalités politiques d’utiliser un terme médian, volonté que SOS Racisme n’a pas intérêt à contrarier : nul, en dehors peut-être de l’extême-droite, qui jouerait pourtant contre ses intérêts électoraux --- ne peut proposer d’abandonner toute la banlieue, alors que cela pourrait être envisagé s’il ne s’agit que de quelques quartiers.

La monopolisation d’un territoire symbolique.

Cela a été évoqué, les premières années de l’association sont marquées par des violences racistes, du fait de particuliers ou des forces de police. La droite elle-même, avec des déclarations ou des mesures qui font scandale pour les antiracistes (les charters spéctaculaires à partir de 1986, accompagnés d’une déclaration de C. Pasqua sur "les valeurs communes de la droite et du FN" , jusqu’au célèbre "bruit et l’odeur [39]", participe à donner à l’action de SOS Racisme des adversaires concrets. Les années 1990, et plus nettement encore leur seconde moitié, au contraire, sont celles d’une nette diminution de ces violences, et d’une clarification à droite. Celle-ci se revendique républicaine et, sous l’impulsion de J. Chirac à partir de 1995, la porosité avec le FN est largement éliminée.

Lorsque ces crimes racistes disparaissent, SOS Racisme a alors besoin de renouveler sa légitimité concrète, de désigner de nouvelles victimes qui justifient son action. La représentation du ghetto doit répondre à ce besoin. En imposant, par un travail idéologique de plusieurs années, cette représentation des ghettos, appliquée aux quartiers qu’on appelait avant défavorisés, SOS Racisme réussit un tour de force politique. Les quartiers ghettos sont à la fois l’objet de la bataille, et la source de légitimité de l’association. Le terme de ghettos, implique la séparation des quartiers concernés du reste de la société, et désigne des victimes. La dénonciation de ces quartiers comme des ghettos donne une cause concrète à l’action de l’association, sans laquelle celle-ci pouvait apparaître idéaliste. La désignation des victimes défendues par SOS Racisme serait sinon moins palpable ("les discriminés" , dont l’existence est plus facilement contestable que celle des habitants des cités), voire problématique ("les noirs et les arabes" (cf. : supra Chapitre 1)).

Cette séparation des quartiers concernés du reste de la société induite par la qualification "ghetto" exclut les forces politiques venues du reste de la société, puisqu’elles en sont extérieures, et en particulier les partis, qui avaient une légitimité à prétendre défendre leurs habitants tant qu’il s’agissait de quartiers défavorisés socialement. En imposant donc cette représentation du ghetto, SOS Racisme se crée une place, que les partis ne peuvent plus occuper que par incorporation soit de l’analyse de SOS Racisme, soit de ses membres. Dans la lutte politique de l’association, les directions des partis sont les ultimes destinataires de la représentation : elles ont largement intégré leur non-légitimité à représenter les habitants des ghettos. Il ne s’agit pas ici d’affirmer que les ghettos seraient le fruit d’une manipulation consciente de SOS Racisme, qui créerait ainsi le problème qui justifie son existence. En fait, de la même manière que les syndicats ouvriers se sont renforcés à mesure que s’est diffusée leur lecture des rapports sociaux, SOS Racisme s’est renforcé en créant le concept qui décrit la situation qu’elle veut combattre. Rendre intelligible cette situation sert simultanément et dans un même processus, le renforcement de l’association et la lutte qu’elle mène pour la disparition de la situation décrite.

Malek Boutih explique [40] que le phénomène des ghettos s’est ancré dans la société française en même temps que SOS Racisme. L’association a d’abord défendu l’idée qu’il s’agit d’un risque à éviter, puis d’une réalité qu’il faut détruire. Ainsi, selon lui, la légitimité de SOS Racisme à parler des ghettos n’a jamais été tirée des ghettos : les positions adoptées ne se justifient pas par un statut, même partiel, de représentant des ghettos ou de leur population. A l’inverse, d’autres association antiracistes portent aujourd’hui des revendications au nom des ghettos, s’associant pour cela à des mouvements communautaires ou religieux qui se prétendent les représentants légitimes des ghettos. En l’occurence, Malek Boutih évoque le MRAP, et les initiatives communes de son président, Mouloud Aounit, et de Tarik Ramadan, porte-parole de l’UOIF [41]. L’argument de Malek Boutih semble convaincant, du moins pour ce qui est des intentions de SOS Racisme et de sa direction. Mais la représentation selon laquelle SOS Racisme représente ces ghettos qu’elle dénonce n’en semble pas moins dominer hors de l’association, et peut-être en partie à l’interieur, et donc le processus de légitimation de SOS Racisme par la représentation du ghetto n’en est pas infirmé.

Les effets pervers de la représentation des Ghettos.

La représentation des ghettos, qui s’est diffusée plus vite dans les quartiers concernés et dans la jeunesse, publics privilégiés et plus attentifs de SOS Racisme, a été exploité par les mouvements communautaristes lors de leur émergence et dans leur rapide développement. En outre, le constat grave induit par cette représentation peut servir d’argument à des choix politiques contradictoires avec ceux portés par SOS Racisme. Le problème du contrôle, par ses auteurs, de cette représentation et de ses utilisations est donc posé.

Les Ghettos : un territoire revendiqué par les mouvements communautaristes.

Si SOS Racisme a réussi à délégitimer l’action des élus locaux sur le territoire du ghetto, elle n’a néanmoins pas été en mesure d’y mener une action militante efficace dans la durée. C’est pourquoi des mouvements apparus au cours des années 1990, surtout dans la seconde moitié, ont pu utiliser la représentation du ghetto pour renforcer leur légitimité bien que leur orientation soit totalement opposée à celle de SOS Racisme : il s’agit des communautarismes, et en particulier des islamismes [42].

Le succès actuel des communautarismes est très largement lié aux délégations de gestion des populations des quartiers localement considérés comme des ghettos que leur ont accordé les élus locaux. En effet, les associations communautaristes ont souvent été les seules encore implantées dans ces quartiers une fois que les élus municipaux ont renoncé à négocier un partage du territoire avec les caïds. Pour bien des municipalités, la crainte principale réside dans le désordre visible. Et la forte implantation d’organisations communautaires apporte localement un gain sensible en matière d’ordre public, carellesréintroduisentun fort contrôle social. Dans de nombreux quartiers, une prise de conscience plus précoce par les pouvoirs locaux des risques encourus aurait permis de soutenir des associations traditionnelles et laïques, aujourd’hui pour la plupart disparue. Dans la concurrence sur le terrain, ces dernières reconnaissaient l’existence du ghetto et la qualité de victimes de ses habitants. Mais elles affirmaient que pour quitter le ghetto, il n’y a pas d’autre issue pour ses victimes que de faire des efforts supplémentaires (sur le plan scolaire par exemple, malgré la moins bonnequalitédesconditionsd’étudesetlesdifficultéséconomiqueset d’insertion), discours de rigueur, difficilement convaincant, du fait des discriminations dans le travail. Il est facile de comprendre le succès sur le terrain d’un discours alternatif, qui prétend défendre etredonnerfierté aux victimes plutôt que de les exhorter à des efforts supplémentaires.

C’est bien souvent la résistance des générations plus âgées qui a retardé la percée de ces mouvements, et l’usure provoquée par la violence qui l’a finalement permise. Alors que SOS Racisme diffuse une représentation qui renforce la perception qu’a la jeunesse des cités de sa propre situation, ces mouvements n’ont eu qu’à opérer un léger glissement, fournir une cause externe et éternelle --- la lutte de l’Islam contre ses ennemis. Le moyen de réussir cette opération a d’abord consisté à passer du ghetto de couleur et des discriminations raciales vers le terrain religieux. Le succès du terme "islamophobie" , néologisme inventé par le guide suprême de la révolution islamique en Iran, qui place la cause de la discrimination dans la religion est symptomatique de cela. Il n’est donc pas synonyme de "discriminations raciales" , utilisé par SOS Racisme.

En 1996, dans les "Propositions pour un véritable Plan Marshall pour les Banlieues [43]" , SOS Racisme expose pour la première fois ce problème dans un document public. L’association met en garde contre les comportements propres à le renforcer : une vision de la laïcité "anti-islam" , qui accrédite les "discours du martyr" et les amalgames entre arabes et musulmans. Citant un rapport de l’INED [44], l’association rappelle que la réalité de la pratique religieuse est très minoritaire (moins de 20 % des enfants d’Algériens). Pour SOS Racisme, il faut éviter de renforcer le lien, sur le plan de l’identité, entre immigré et musulman, et ne pas confondre le fait culturel avec l’intégrisme. Pour synthétiser, dès 1996, SOS Racisme affirme d’une part, que le repli identitaire observé déjà depuis "quelques années" est d’abord la conséquence des ghettos et du racisme quotidien, et d’autre part, l’association cherche à éviter le cercle vicieux qui se met en place entre incompréhension, peur et amalgame d’un coté, repli identitaire de l’autre. A cette époque toutefois il n’apparaît pas dans les documents étudiés que SOS Racisme ait conscience de l’enjeu et de la fonction de la représentation du ghetto pour ces mouvements.

Malek Boutih réfute cette analyse : il affirme qu’il s’agit de "la même thèse que celle qui dit : l’antiracisme crée le racisme" . Selon lui, la différence qui existe aujourd’hui entre les situations française et anglaise ne tient pas tellement au niveau objectif de ségrégation, bien que des différences notables subsistent sur ce point, mais essentiellement aux discours, aux objectifs et aux aspirations des habitants des ghettos. L’action de SOS Racisme autour du thème des ghettos et contre les discriminations raciales a maintenu en vie l’aspiration à l’égalité, même si elle n’a pas empêché l’émergence de l’islamisme. Sans ce travail de dénonciation des ghettos --- qui a toujours été entendu dans les quartiers concernés, attentifs à SOS Racisme et subissant la pression d’être souvent sous les feux de l’actualité, même lorsque l’association était marginalisée dans la sphère politique --- la rupture, du coté des habitants, serait consommée. Ainsi, et peut-être même sans le mot ghetto, on aurait assisté à l’apparition de leaders puissants, au discours durs contre la société dans son ensemble. Or ces leaders sont marginaux aujourd’hui. Les élites issus de ces ghettos se regroupent et s’associent pour revendiquer par exemple une place plus importante en politique ... au sein du PS et de l’UMP. Et lorsque l’un d’entre eux a réussi à être élu, son premier souci est d’être un élu comme les autres, légitime sur toutes les questions et surtout pas un représentant communautaire. De même, selon Malek Boutih [45], un programme égalitaire au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis est perçu par les membres des minorités, et non par leurs seuls dirigeants, comme une agression, à laquelle ils s’opposent. "En France, affirme-t-il, c’est à des mesures d’égalité que la population des ghettos aspire" . Et cette différence, Malek Boutih semble l’attribuer au rôle de l’école "malgré toutes ses difficultés" , et au travail mené par SOS Racisme, qui en est en même temps l’expression, comme Ni Putes Ni Soumises plus récemment (sur ces éléments, une tentative d’étude de leur cause comme de leurs implication : cf. : infra). "Tant qu’il y a les mots, il y a encore quelque chose qui est sauvé" .

Le dosage de la radicalité de la représentation des ghettos.

La représentation de SOS Racisme, pour être efficace, demande un dosage de radicalité précis : trop faible, elle perdrait son effet de disqualification des partis politiques de ce territoire symbolique. La description portée par le terme ghetto doit en outre garder un caractère dramatique, sans quoi l’action de SOS Racisme ne pourrait plus se prétendre d’ordre moral et dans l’intérêt général, et deviendrait la défense des intérêts d’une catégorie de la population. Trop radicale, elle peut déboucher sur l’idée qu’il est trop tard pour revenir sur cet état de fait et que désormais, il faut corriger à la marge ce qui peut l’être, et accepter l’organisation communautaire --- c’est à dire raciale, selon SOS Racisme --- de la société.

C’est cette logique qui aboutit régulièrement depuis quelques années à ce que des interlocuteurs de SOS Racisme, notamment les dirigeants économiques, rencontrés à l’occasion des Universités d’été de l’association, proposent la mise en œuvre de discriminations positives. En l’occurrence, le tabou sur l’idée que les ghettos pourraient devenir le mode normal, et acceptable sur les plans politiques et moraux, d’organisation de la société française limite largement l’emploi de cet argument par les promoteurs des discriminations positives. Chacun se doit de s’afficher par principe résolument opposé à une telle évolution de l’organisation sociale. Mais des personnalités politiques et économiques relancent régulièrement ce débat, et utilisent très généralement cet argument [46].

Pour un exemple d’utilisation du constat de l’existence des ghettos pour justifier une mesure de discrimination positive, mais en affirmant que ce n’est pas le cas, du fait du tabou évoqué, il est possible d’évoquer les "conventions ZEP" , instaurées par l’IEP de Paris, sou l’impulsion de son nouveau directeur, Richard Descoings, qui affirme fortement le caractère provisoire de sa mesure, dont il n’estime pas qu’il s’agisse d’une discrimination positive. Il insiste sur le critère géographique --- les ZEP --- et non ethnique, et sur l’égale difficulté de ce second concours, et sur l’absence de quota garantit (mais le dossier de presse fourni sur le site internet de l’IEP de Paris évoque un plafond de 20 %) [47]. On doit, malgré l’avis de M. Descoings, noter que le critère des ZEP ne peut se faire passer pour exclusivement géographique. Il constitue nécessairement aussi un critère ethnique. C’est d’ailleurs, selon ses explications à l’université d’été de SOS Racisme, en juin 2002, parce que l’amphi d’accueil était "tout blanc" qu’il a décidé la mesure. En outre, si les deux concours sont strictement équivalents, l’utilité du second n’apparaît plus clairement. SOS Racisme adhère à ce dispositif parce qu’il affirme la capacité des jeunes de banlieue à devenir des élites, et contribue à contester les prédestinations sociales à l’œuvre dans les quartiers ghettos. En outre, si la mesure est évidemment inspirée de l’idée de discrimination positive, elle reste éloignée d’une véritable politique de quotas.

La représentation du ghetto a trois objectifs, contradictoires en ce qu’ils exigent des niveau de radicalité différents pour ce qui touche à la dénonciation de la violence. Premièrement toucher les jeunes des cités. Il s’agit pour SOS Racisme de tenter de convaincre sur son orientation, face notamment au caïdat, et dans le cadre de la concurrence avec les islamistes, qui incarnent également une alternative au caïdat et à l’échec, ainsi qu’un discours de rigueur. Dans cet objectif, une représentation trop accusatoire serait néfaste. Deuxièmement toucher leur parents. Préoccupés par la dérive violente qu’ils observent, il s’agit d’obtenir leur soutien. Enfin toucher le reste de la société. L’objectif est de couper court à toute accusation sur le thème "vous défendez des délinquants et des barbares" , ce qui appelle une dénonciation très ferme de la violence. Sur ce dernier point, il s’agit aussi de prendre le contre-pied des discours "durs" (cf. : les "sauvageons" de J.-P. Chevenement, auquel Malek Boutih a répondu qu’il était "loin en dessous de la réalité" .), y compris celui du FN, afin de montrer qu’il n’est pas le seul parti de l’ordre, et empêcher de progresser l’idée qu’il serait le seul à dire la vérité. L’idée est qu’en donnant une vision un peu dramatique des choses, on peut convaincre de l’urgence d’intervenir. En outre, la période actuelle est caractérisée par le "sentiment d’insécurité" , qui se répand largement, au delà des zones véritablement concernées. En contestant les discours alarmistes tenus par des responsables de droite (Campagne de J. Chirac sur la sécurité en 2002), de gauche (J.P. Chevenement, par exemple), et bien évidemment du FN, SOS Racisme risquerait d’être accusée d’angélisme ou de nier la réalité. Cela servirait le FN. Mieux vaut en quelque sorte assumer la situation en affirmant qu’elle n’est pourtant pas irréversible, et garder ainsi la main.

Le réglage précis de la radicalité de la représentation des ghettos influe aussi sur l’attitude de la police, et sur la perception, dans la société, de l’attitude qui doit être celle de la police. Ce n’est bien évidemment pas le seul élément qui entre en compte, loin s’en faut, mais le fait que dans une période donnée la voix de SOS Racisme insite sur les violences policières ou, à l’inverse, sur celles dont sont coupables les jeunes des ghettos, constitue l’un des signes parmi les plus importants, dans la mesure où les partis politique eux-mêmes écoutent la position de l’association sur la question. Dans la première hypothèse, il est logique de s’attendre à une mobilisation unitaire contre les violences policières, puisque la plupart des autres associations susceptibles d’y participer sont toujours partantes, mais en revanche, dans la seconde hypothèse, ce bloc est fissuré, faiblement capable de mobilisation --- comme cela a été le cas avec les premières lois sur la sécurité intérieure du gouvernement Rafarin. En outre, la position ferme d’une association antiraciste sert logiquement d’argument au pouvoir en place à un moment donné. Pendant la présidence de Malek Boutih, la principale critique rencontrée sur le terrain par les militants était cette course à la fermeté contre la violence. Le problème de cette stratégie, c’est qu’elle rompt le dosage minutieux de la représentation, aboutissant à terme à ce qu’il ne soit que très difficilement possible d’opérer rapidement un retour sur cette évolution, lorsque la police l’a manifestement trop intégrée, ou lorsque le ministre de l’intérieur semble s’appuyer sur une analyse semblable de la situation pour défendre une politique avec laquelle SOS Racisme est en désaccord, ne serait-ce qu’en ce qu’elle ne reprend pas sa principale revendication : casser les ghettos !

Depuis le mois d’avril 2004, il semble qu’un nombre exceptionnellement important de "bavures" se soit produit, dont certaines ont été médiatisées. L’association, depuis début juin, semble en tirer les conséquences, et à commencer à s’exprimer publiquement sur ce problème. La période en cause est trop courte pour affirmer qu’il y a là une tendance qui va se développer, en ce qui concèrne tant les violences que la position de SOS Racisme.

Conclusion : Des "ghettos" à la nation

La représentation des ghettos, notamment dans son aspect de monopolisation d’un territoire symbolique au profit de SOS Racisme constitue l’un les trois aspects les plus visibles de SOS Racisme et de son action. A ses cotés figurent les représentations concernant la jeunesse, présentée unie et solidaire d’une part, en accord avec SOS Racisme d’autre part, et la dénonciation des discriminations raciales, appuyée sur une expertise construite d’année en année

L’ensemble constitue un tout cohérent, qui s’organise autour d’une rivalité géopolitique majeure, dans laquelle SOS Racisme s’est trouvée impliquée, celle qui concerne la nation française et son rapport à l’immigration. Les trois éléments évoqués doivent être mis en relation avec ce problème géopolitique, ce qui permet de voir qu’ils en sont partiellement les produits, mais également que la représentation des ghettos, celle de l’unité de la jeunesse, ou la dénonciation des discriminations raciales servent l’implication de l’association dans cette rivalité, dont le cœur réside dans la définition et les contours de la nation.

Du point de vue de la nation, les ghettos et les discriminations signifient que la nation française est une "nation à trous" . Mais le message de SOS Racisme ne consiste pas à développeler les inqiuétudes à propos de la nation. à l’inverse, l’association affirme que les problèmes de la nation viennent du fait que l’on n’a pas encore casser les ghettos. La représentation des ghettos permet ainsi de donner la solution au problème, puisqu’affirmer qu’il n’y en a pas du tout ne serait pas crédible. D’une part le problème est grave, comme l’exprime le terme ghetto, ce qui rend urgente la solution, dont SOS Racisme affirme qu’elle est réalisable, notamment parce qu’elle ne la place que sur le terrain concrèt : casser les tours et lutter contre les discriminations, dont elle exploite l’aspect moralement choquant.

D’un point de vue stratégique, l’unité de la jeunesse participe à la lutte contre les représentations restrictives de la nation (cf. : infra) : si les jeunes eux-mêmes se considèrent comme un tout unique, c’est avec ce modèle qu’ils entreront dans la vie adulte, active et citoyenne. Mais au delà, si la sociéte perçoit l’affirmation par la jeunesse de son unité, cela permet d’espérer une diffusion plus rapide encore de la représentation de SOS Racisme sur "l’identité de la France".

(Les éléments évoqués en conclusion ont fait l’objet de développements qui ne sont pas publiés à ce jour.)


[1P. Juhem (Juhem P. ; SOS Racisme, histoire d’une mobilisation "apolitique" ; Thèse de doctorat, Nanterre, 1998) évoque quelques sources selon lesquelles à la création de l’association, la pérénité de l’association n’était pas acquise.

[2Le Matin, 3/08/1986 par exemple

[3Désir H. et SOS Racisme ; SOS Désir ; Calmann-Lévy, Paris, 1987

[4Désir H. et SOS Racisme ; SOS Désir ; Calmann-Lévy, Paris, 1987, p.158

[5Désir H. et SOS Racisme ; SOS Désir ; Calmann-Lévy, Paris, 1987, p. 159

[6Désir H. et SOS Racisme ; SOS Désir ; Calmann-Lévy, Paris, 1987, p. 161

[7Désir H. et SOS Racisme ; SOS Désir ; Calmann-Lévy, Paris, 1987, p. 176

[8Désir H. et SOS Racisme ; SOS Désir ; Calmann-Lévy, Paris, 1987, p. 177

[9Notes personnelles de Harlem Désir ; archives de SOS Racisme

[10SOS Racisme ; Manifeste pour l’intégration ; avril-mai 1990 (brochure publiée par l’association), p6

[11SOS Racisme ; Manifeste pour l’intégration ; avril-mai 1990 (brochure publiée par l’association), p11

[12SOS Racisme ; Manifeste pour l’intégration ; avril-mai 1990 (brochure publiée par l’association), p15

[13SOS Racisme ; Manifeste pour l’intégration ; avril-mai 1990 (brochure publiée par l’association), p22

[14SOS Racisme ; Propositions pour un véritable Plan Marshall pour les Banlieues] ; février 1996 (brochure publiée par l’association)]" , texte de 55 pages. Malek Boutih, alors président de la Fédération Nationale des Maisons des Potes[[Association nationale soeur de SOS Racisme, créée pour développer et coordonner les associations de quartier proche de SOS Racisme. C’est cette structure qui a donné naissance au mouvement Ni Putes Ni Soumises. (cf. : supra).

[15Transcription tirée des archives de SOS Racisme

[16L’insistance de SOS Racisme sur la question des discriminations à l’entrée des discothèques lui a souvent été reprochée, au motif que ce ne serait qu’un détail sans importance, l’essentiel étant les discriminations à l’embauche, et dans une moindre mesure au logement. Pour l’association, qui intervient par des testing dans chacun de ces domaines, les discothèques jouent toutefois un rôle important. D’un part, lors de la mise en place de la méthode du testing, c’était l’un des secteurs les plus faciles et où la discrimination est la plus flagrante, et d’autre part surtout, les loisirs représentent pour l’association le moment du métissage, en particulier dans la jeunesse. C’est encore un symbole, qui consistent à affirmer que tous les jeunes souhaitent s’amuser ensemble. C’est enfin une affirmation de l’idéal des couples mixtes et de la liberté sexuelle et sentimentale des jeunes, y compris les jeunes filles nées dans des familles musulmanes, dans la mesure où la ségrégation en boîte de nuit signifierait une entrave importante à cet aspect du métissage prôné par SOS Racisme. En résumé, l’idée c’est aussi que si l’on cède sur les discothèques, il n’y aura plus personne pour mener les luttes, autrement plus difficiles, sur les autres terrains.

[17SOS Racisme ; Texte d’orientation présenté par le Bureau National ; février 1998, (brochure éditée par l’association) p20

[18SOS Racisme ; Texte d’analyse et d’orientation présenté par le Bureau National ; juin-juillet 2001 (brochure éditée par l’association)

[19Propos tenus en interne à SOS Racisme, à titre d’analyse. Dans son expression publique, les références marxistes sont généralement évitées, comme toutes celles qui tendraient à assimiler SOS Racisme au milieu politique classique.

[20Voir, dans les chansons de rap la référence récurente à la ville d’origine des chanteurs, et les désignations des territoires de cette identité, sous forme de liste de villes. Par exemple : le groupe Sniper dans son album "Gravé dans la roche" (2003) inclut une chanson "Panam All Starz" dans laquelle différents groupes invités "représentent" les différents départements d’Ile de France, ou la chanson "Sacrifice de Poulet" du groupe Ministère Amer (1995) pour une liste de villes.

[21Il ne s’agit pas là des mouvements religieux rigoristes, mais d’un mouvement politique fasciste, au sens où il tend à assimiler l’identité des individus à une seule de ses composantes, en l’occurrence religieuse, et cherche à lire tous les actes politiques à la seule lumière de cette identité, ainsi déformée et limitée, de leur auteur, et qui instrumentalise l’Islam comme en d’autre temps des fascismes ont instrumentalisé la race ou la nation.

[22La Marche des Femmes pour l’Egalité et Contre les Ghettos, en février et mars 2003, a été précédé d’événements beaucoup moins médiatiques, tels les Etats Généraux des Femmes des Quartiers, localement au cours de l’année 2001, nationaux les 26 et 27 janvier 2002, à l’occasion desquels a été publié le livre blanc des femmes des quartiers

[23entretien du 8 avril 2004

[24entretien du 8 avril 2004

[25entretien du 8 avril 2004

[26entretien du 8 avril 2004

[27entre les Français issus de l’immigration et les autres. L’idée est donc de mettre en œuvre l’outil d’une lutte commune de ces populations, lutte dont l’objet aurait été la qualité de vie de chacun dans le quartier.

[28entretien du 7 mai 2004

[29Vieillard-Baron H. ; Le Ghetto : Approches conceptuelles et Représentations communes ; in Esprit quatrième trimestre 1990, p5

[30Vieillard-Baron H. ; Le Ghetto : Approches conceptuelles et Représentations communes ; in Esprit quatrième trimestre 1990, pp22-23

[31à savoir : l’existence de contraintes juridiques, le contrôle social, l’homogénéité ethnique et l’intensité de la vie communautaire

[32entretien du 6 juin 2004

[33Wacquant L.-D.-J. ; Pour en finir avec le mythe des "cités-ghettos" ; in Annales de la recherche urbaine, mars 2004

[34inventée dans les années 1980 par SOS Racisme, puis reprise en main par SOS Racisme, qui a finalement quitté son collectif d’organisation, du fait des désaccords nombreux avec les autres associations antiracistes

[35Le Groupe d’Etude et de Lutte contre les Discriminations Raciales est "un groupement d’intérêt public fondé en 1999 qui remplit une double mission d’observatoire national de lutte contre les discriminations raciales et de gestion du numéro d’appel gratuit 114, dispositif d’écoute et de signalement des victimes et témoins de discriminations." selon la présentation de son site web : http://www.le114.com/pres_geld/le_geld.php

[36entretien du 7 mai 2004

[37Désir H. et SOS Racisme ; SOS Désir ; Calmann-Lévy, Paris, 1987, p178 -179

[38SOS Racisme ; Manifeste pour l’intégration ; avril-mai 1990 (brochure publiée par l’association), p.6

[39"Comment voulez-vous que le travailleur français, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15000 francs et qui voient sur le pas du palier à côté de son HLM, entassée, une famille, avec un père de famille, 3 ou 4 épouses et une vingtaine de gosses et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler. Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, et bien le travailleur français, sur le palier, il devient fou. Et ce n’est pas raciste que de dire cela. " Jacques Chirac, Orléans, juin 1991

[40entretien du 7 mai 2004

[41Union des Organisation Islamiques de France, proche des Frère Musulmans, mais ssentiellement composée de Marocains ou de Français issus de l’immigration du Maroc --- sauf Tarik Ramadan qui est suisse

[42voir paragraphe et note sur les islamistes, supra

[43SOS Racisme ; Manifeste pour l’intégration ; avril-mai 1990 (brochure publiée par l’association)

[44TRIBALAT M. ; Les immigrés et leurs enfants ; Population et Sociétés n 300 ; INED ; avril 1995 ; p4 col2

[45entretien du 7 mai 2004

[46Voir SABEG Y. ; Les oubliés de l’égalité des chances ; Institut Montaigne ; janvier 2004

 

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