Cette communication au colloque « Géopolitique de la langue Française » n’a pas été publiée dans le numéro d’Hérodote (126) qui en constitue les actes

Article complet

La Belgique constitue une sorte de cas d’école qui permet d’étudier sur une période longue de 2000 ans les interactions entre langues, pouvoirs, économies...

La complexité institutionnelle du pays et les évolutions structurelles qui s’y déroulent de nos jours, et qui peuvent dérouter l’observateur, deviennent plus déchiffrables à la lumière d’un éclairage historique.

AVANT L’ETAT BELGE

la frontiere linguistique

Une donnée de base de l’histoire de nos Régions est la permanence de la frontière linguistique. Rappelons-en l’origine : ces terres furent occupées par les Celtes (Gaulois), qui furent romanisés. Les Saxons-Teutoniques avaient attribué à ces populations le sobriquet de « Welches », terme, qui par métagramme donna « Belges ». Lors des grandes invasions germaniques, les Francs s’installèrent dans ces Régions ; mais dans la partie septentrionale, la moindre densité de « welches » fit que la langue germanique prédomina et déboucha sur une forme de bas-allemand ; la partie méridionale contamina les envahisseurs de la culture latine et déboucha sur une langue romane. Ainsi, l’ancienne Gaule belgique de l’empire romain, se vit divisée en 3 espaces linguistiques : le haut-allemand à l’est de Trèves, le bas-allemand (thiois) au nord d’une ligne allant approximativement de Tournai à Liège en passant par la forêt de Soignes (limite sud de Bruxelles). Au Sud, de cette frontière, non seulement les éléments romans prédominèrent, mais les nouveaux venus se donnèrent des ambitions « politiques » tournées vers le reste de la Gaule. C’est ainsi que, pour résumer, les deux premières dynasties « françaises » (selon les concepts de l’Histoire de France) sont originaires de ce que nous appelons aujourd’hui la « Wallonie » : Tournai avec les Mérovingiens ; les environs de Liège avec les Carolingiens. Les nuits de Noël 496 (pour Clovis) et 800 (pour Charlemagne) ont certes un sens religieux et politique, mais signent également la fondation par ces seigneurs de guerre triomphants d’un espace linguistique qui allait s’étendre jusqu’aux Alpes et aux Pyrénées. Et lorsque les Capétiens prendront le pouvoir à la fin du Xème siècle, les alliances matrimoniales avec le duché de Brabant seront fréquentes, de même que les influences culturelles croisées. Dès à présent, notons l’influence de la langue de la cour à Bruxelles, devenue capitale du duché.

LA WALLONIE, TERRE ROMANE

Au moment, où François 1er imposait le français dans les documents officiels par l’ordonnance de Villers Coterêts, les Wallons l’avaient adopté depuis longtemps, librement et spontanément. La Wallonie aime se rappeler qu’elle a donné à la langue française ses premiers textes littéraires connus : en effet la « Cantilène de Sainte Eulalie » aurait été composée en 881 un peu au nord de Valenciennes.

ET BRUXELLES ?

Située dans l’espace thiois, Bruxelles va connaître, à partir de la fin du Xème siècle, une lente et longue montée du parler roman. En une phrase, on indique ainsi le caractère contrasté et pluriculturel de la ville.

En 979, Charles de France, frère du roi Lothaire, un des derniers Carolingiens, s’établit à Bruxelles et y construit un castrum ; Il est vassal du Saint Empire germanique. Par la suite, on l’a dit, les princes brabançons et ceux de l’Ile de France auront des relations privilégiées : traités, alliances matrimoniales successives, installation d’ordres monastiques, échanges culturels (Adenet le Roi). Avec les ducs de Bourgogne, Bruxelles devient un foyer culturel de grand rayonnement. Ainsi , c’est à Bruxelles que le tournaisien Roger de le Pasture, mieux connu sous le nom de Van der Weyden, vient s’installer e t qu’il réalise l’essentiel de son travail.

Le français progresse comme langue de cour et d’administration, comme langue littéraire, mais aussi dans la population. Quelques décennies plus tard, Charles Quint, qui fera de Bruxelles sa capitale, constatera les progrès du français dans le bon peuple et créera des écoles pour répondre à ce mouvement.

DU SIECLE DES LUMIERES A NAPOLEON 1ER

La proximité géographique et culturelle va permettre aux idées françaises d’exercer une influence sur les intellectuels de nos Régions et aux idéaux de la révolution de s’y manifester [1]. Liège fait sa révolution en août 1789 et renverse son Prince-Evêque. Les troupes françaises sont, en un premier temps, accueillies avec ferveur et jusqu’à Waterloo, de nombreux >Wallons s’illustreront dans les rangs de la Grande Armée.

A partir de 1795, nos Régions quittent le giron de l’empire autrichien et sont rattachées à la République, puis à l’Empire français. Cette période nous a légué nombre d’institutions : les futures provinces de l’Etat belge, qui étaient les anciens départements, le code civil, le code d’instruction criminelle, le concordat, etc. Et l’on verra que cette influence va peser sur le malentendu congénital de la fondation du nouvel Etat belge en 1831. Mais bien sûr aussi, le jacobinisme linguistique va réduire la place du flamand, comme il le fera pour les autres langues régionales dans l’espace français.

Il n’est donc pas étonnant que dans la période qui sépare le Congrès de Vienne à 1830, les intellectuels de nos Régions (surtout liégeois et bruxellois), aient été imprégnés des idées de la révolution française. Enfermés dans un espace « géopolitique » contre-nature par la réunification avec les Pays-Bas, les élites intellectuelles ne cessent de regarder vers Paris. Lorsqu’en juillet 1830, les trois glorieuses y triomphent et instaurent une monarchie libérale, le moment semble mûr pour un soulèvement à Bruxelles : au mois d’août, les Bruxellois se révoltent, bientôt rejoints par des Liégeois, puis des renforts d’autres Régions,. Dans la nuit du 26 au 27 septembre ,les troupes hollandaises évacuent le parc de Bruxelles. C’est la victoire. La Belgique va pouvoir naître.

DE 1831 A 1919 : le grand malentendu

L’ETAT CENTRALISE ET FRANCOPHONE DE 1831.

La Constitution belge porte la date du 7 février 1831. Elle traduit un malentendu historique, que j’appelle volontiers « congénital », car il porte en ses flancs les conflits qui vont suivre.

Les auteurs de la Révolution n’avaient pas caché leurs sympathies pour la France voisine [2] : De plus, ils émanaient d’une classe sociale dont la langue était le français tant en Flandre qu’en Wallonie. Dans toutes les parties du pays, les classes populaires recouraient aux dialectes. Comme la bourgeoisie flamande vivait en français, le choix du français ne fut donc pas dirigé contre la Flandre. S’il s’explique objectivement par un fait social, il traduit également l’option délibérée d’une langue de communication universelle et de progrès (puisque celle des Droits de l’Homme). La langue officielle du nouveau régime fut donc, très naturellement, le français ; pour le reste, la liberté des citoyens en matière de langues fut expressément reconnue, en ce compris dans leurs rapports avec les autorités [3].

Désireux de fusionner dans un creuset commun des provinces ayant mené des siècles durant une existence autonome -et pour certaines, réunies pour la première fois par l’annexion française, le constituant jeta les bases d’un Etat centralisé. Il est vrai que la répartition du territoire en départements par l’administration française, durant la période précédente, avait préparé le terrain à la centralisation.

La Nation était donc "une et indivisible", s’implantant sur un territoire, dont les articles premier et suivants de la Constitution définissaient ou annonçaient les composantes. C’est ainsi que les anciens départements français furent pris comme modèles des nouvelles provinces : on les rebaptisa certes, mais les mécanismes de contrôle par le pouvoir central furent purent et simplement transposés.

LA WALLONIE CONQUERANTE

Pendant un siècle, l’économie wallonne va connaître un essor prodigieux au point d’être la deuxième puissance industrielle d’Europe. Les fondements en sont les piliers de la révolution industrielle : charbon, acier, verre et textile. En outre, des ingénieurs inventent des procédés nouveaux, parcourent le monde et y installent hauts fourneaux, lignes de tramways et de chemins de fer, usines chimiques. C’est l’heure des Solvay, Empain, Nagelmaeckers, Jadot, Boel, Franki et autres.

Ce capitalisme francophone donne à Bruxelles des allures de petite capitale et confie ses investissement immobiliers privés à des architectes novateurs comme Horta, Vandevelde, Serrurier-Bovy, ou l’autrichien Hoffman, bref à l’Art nouveau.

LE MALAISE FLAMAND

Pendant ce temps, la Flandre est une région pauvre, dont l’économie est essentiellement agricole. De nombreux flamands émigrent, notamment en Wallonie où ils grossissent les rangs du prolétariat. Ceci explique qu’un nombre appréciable d’hommes et de femmes politiques wallons portent des noms clairement flamands. En sens inverse, certains hommes politiques flamands portent des noms à consonance française, pour des raisons diverses mais dont certaines remontent aux guerres de religion.

Dès les premières années de l’Etat belge, et dans le contexte du romantisme florissant dans toute l’Europe, on observe en Flandre un mouvement d’affirmation culturelle et linguistique [4]. Le français, langue des classes dirigeantes d’une bonne partie de l’Europe -mais aussi, après 1875, celle de la IIIe République laïque- devient l’ennemi numéro un. Emancipation sociale et combat linguistique vont de pair. Le bas clergé soutient l’entreprise de "flamandisation de la Flandre" annonçant le rôle déterminant que l’Eglise catholique jouera dans l’affirmation du nationalisme flamand [5]. L’inscription « Alles voor Vlaanderen. Vlaanderen voor Kristus (AVV-VVK) » qui sera gravée après la première guerre mondiale au sommet de la tour de l’Yser -et reprise en devise durant des décennies par un grand quotidien flamand- est significative à cet égard.

De grandes fondations voient le jour, dont l’objet est de propager la langue et la culture flamandes : le WILLEMSFONDS, de tendance libérale, en 1851 ; le DAVIDSFONDS, en 1875, pour la mouvance catholique [6].

Le néerlandais marque ses premiers points dans la seconde moitié du XIXe siècle : en 1865, un parlementaire [7] prête serment en néerlandais ; cette langue entre tour à tour dans la magistrature (1873), dans l’administration (1878), dans l’enseignement primaire, secondaire (1883) et universitaire (1890), ainsi qu’à l’armée (1913). En 1898, il accède au rang de langue officielle : le bilinguisme est introduit dans les textes législatifs et réglementaires de l’Etat, notamment au Moniteur belge. Mais il faudra attendre 1967 pour que le texte officiel de la existe en néerlandais. La version allemande ne sera, quant à elle, adoptée qu’en 1991 .

La première guerre mondiale voit l’occupant traiter préférentiellement les Flamands au nom de la Flamenpolitik ; une aile du mouvement flamand met en exergue ses affinités avec le monde allemand.

L’euphorie de la victoire de 1918 est l’un des rares moments de l’histoire de la Belgique où le consensus social (intégration du monde socialiste par le suffrage universel [8] et national s’identifie aux idéaux de 1831.

1919 : le grand tournant

Mais le suffrage universel (introduit par la loi dès 1919 avant de l’être lors de la révision constitutionnelle de 1921) bouleverse fondamentalement les perspectives. Désormais la Flandre peut compter sur la loi du nombre et se met à l’utiliser pour obtenir progressivement satisfaction dans ses différentes revendications. L’affirmation politique s’ajoute donc à l’affirmation linguistique de l’époque précédente.

En 1921, la loi crée des régions linguistiques, où l’unilinguisme est consacré, tempéré, il est vrai, par de notables correctifs. L’on glisse ainsi d’une conception individuelle à une approche collective du droit de l’emploi des langues.

L’université de Gand passe de l’unilinguisme français au bilinguisme, puis, en 1930, à l’unilinguisme néerlandais. Les lois linguistiques de 1932 renforcent la personnalité des régions. L’agglomération bruxelloise est soumise à un régime bilingue. L’enseignement de la seconde langue y devient obligatoire à partir de la troisième année primaire. Les limites des régions linguistiques sont soumises à des modifications en fonction des résultats d’un recensement décennal : dans chaque commune, la majorité de la population détermine le régime linguistique, mais des facilités sont prévues dès qu’une minorité de 30% de l’autre communauté se dégage.

L’antagonisme communautaire trouvera à se manifester sur d’autres terrains que purement linguistiques : attitude face à l’occupant durant la seconde guerre mondiale [9], affaire royale, guerre scolaire...

La Flandre poursuit son émancipation : à l’affirmation culturelle et politique, s’ajoute une affirmation économique. Au sein de l’Etat belge, s’édifie une Nation flamande, numériquement majoritaire, mais psychologiquement minoritaire, qui n’aura satisfaction que le jour de la totale maîtrise de sa destinée. C’est au point que l’idée-force du Vlaams Volk (Peuple flamand) l’emporte sur les antagonismes sociaux : le creuset en est le parti catholique flamand, qui réussit à concilier les thèses du patronat, des classes moyennes, des agriculteurs et des salariés au nom de l’unité flamande [10] . Alors que les enfants francophones sont encore éduqués dans le mythe de la "Nation belge", les petits Flamands se voient proposer les exploits de la "Nation flamande".

Au sein du Parlement, le jeu de la réadaptation des sièges parlementaires fait apparaître aux Francophones que leurs voix pèsent de moins en moins face au bloc flamand. Francophones de Bruxelles et Wallons réunis représentent moins de la moitié du Parlement et voient les leviers de commande de l’Etat passer l’un après l’autre à la communauté adverse. Le processus est d’autant plus lourd de conséquences que l’Etat moderne gère une part prépondérante du revenu national et que la Wallonie traverse une phase de dépression économique.

Après avoir été l’une des régions les plus industrieuses du monde au XIXe siècle, la Wallonie connaît le déclin des secteurs qui ont illustré sa renommée aux quatre coins du monde [11] . Au moment précis où le renfort de l’Etat-providence s’impose, les Wallons découvrent que cet Etat est passé dans d’autres mains que les leurs. La création par l’Etat d’infrastructures modernes dans le nord du pays aux frais de l’ensemble des contribuables belges est perçue par les Wallons comme un abandon sinon comme une provocation [12] . Durant l’hiver 1960-1961, la Wallonie est secouée par de longues et violentes grèves, où apparaît la revendication du fédéralisme.

Le recensement de 1960 est boycotté par 300 bourgmestres flamands, par peur de devoir tirer les conclusions d’une présence francophone accrue en Flandre et autour de Bruxelles. La loi du 24.7.1961 "légalise" a posteriori cette attitude et supprime le volet linguistique du recensement.

Deux marches flamandes sur Bruxelles (octobre 1961 et octobre 1962) expriment des revendications qui seront bientôt quasi toutes satisfaites par le législateur en 1962-1963. Ces lois prétendent fixer de manière définitive les frontières linguistiques, consacrent les rôles linguistiques dans l’administration, mais instaurent un bilinguisme contraignant à Bruxelles, laquelle reste limitée à 19 communes. Elles suscitent de ce fait des abcès de fixation, qui empoisonneront la vie politique dans les décennies suivantes, et dont les principaux ont pour noms : Fourons et périphérie bruxelloise, où les Francophones, pourtant majoritaires, doivent se contenter de "facilités".

Vers le fédéralisme

Ce qui précède montre que l’Etat belge, tel qu’il avait été construit en 1831, ne satisfaisait plus ni les Flamands ni les francophones. A la fin des années 1960, les temps étaient mûrs pour une profonde réforme de l’Etat.

En réalité, c’est un chantier permanent qu’ouvrit la révision constitutionnelle du 24.12.1970. Par étapes successives et trois autres grandes révisions constitutionnelles (1980, 1988 et 1993), sans compter un nombre important de lois institutionnelles, l’Etat centralisé de 1831 allait devenir l’Etat fédéral le plus décentralisé du monde.

Etat belge et Communautés aujourd’hui

Dans la Belgique d’aujourd’hui, « tout est communautaire » : on ne peut distinguer les questions institutionnelles, ni même un nombre important de contentieux, apparemment sans aucun rapport (sécurité sociale, survol des avions, exportations d’armes, etc.) d’avec des sous-jacents communautaires.

Sur le plan institutionnel, il y a lieu de distinguer les régimes linguistiques (emploi des langues) et l’organisation institutionnelle : création d’institutions fédérées et participation des minorités aux institutions politiques mixtes. La base de la construction est la division du pays en 4 régions linguistiques.

LES QUATRE REGIONS LINGUISTIQUES

a) La région de langue néerlandaise (5.940.251 habitants [13]) comprend les cinq provinces flamandes.

b) La région de langue française (3.268.685 habitants) comprend les cinq provinces wallonnes à l’exception des neuf communes de la région de langue allemande, appartenant par ailleurs à la province de Liège.

c) La région bilingue de Bruxelles-capitale (959.318 habitants) comprend les 19 communes de l’arrondissement du même nom.

d) La région de langue allemande (70.831 habitants).

LES COMMUNES A STATUT SPECIAL

Compte tenu de l’extrême enchevêtrement des populations aux lisières des régions, le législateur a introduit un certain nombre de "corrections", visant à accorder un statut spécial à des communes comportant de plus ou moins fortes minorités(voire des majorités !) linguistiques.

a) Autour de Bruxelles

Six communes de la région de langue néerlandaise sont dotées de facilités au profit des Francophones. Ces entités font sociologiquement partie de la région bruxelloise et la plupart comptent une majorité de Francophones [14].

En principe, ces communes sont soumises au régime de la région de langue néerlandaise. Mais en vertu des facilités, les avis, communications et formulaires destinés au public sont bilingues. Les agents répondent en français dans quatre communes ; dans les deux autres, les Francophones peuvent recevoir une traduction [15].

b) Aux lisières des régions linguistiques

Dix communes ont des facilités, dont les célèbres Fourons : 4.000 habitants, détachés de la province de Liège et transférés au Limbourg en 1962. Depuis lors, une nette majorité de la population réclame le "retour à Liège" ;

c) Cinq communes de la région de langue française

Cinq communes jouxtant la région de langue allemande jouissent d’un régime spécial soit en faveur de leurs habitants germanophones, soit en faveur des minorités germanophones et néerlandophones.

LES REGIMES LINGUISTIQUES

La Belgique a consacré beaucoup de temps a élaborer des législations sur l’emploi des langues dans les services publics (administration, justice, armée, enseignement) et dans les entreprises. En dehors de ces domaines, l’emploi des langues est libre. A défaut de pouvoir les détailler, on en énumérera les principes :

unilinguisme en région linguistique unilingue (y compris dans le secteur privé des entreprises) ;

unilinguisme total des réseaux d’enseignement ;

ailleurs (Régions bilingues et services centraux de l’Etat) : bilinguisme des services concilié, souvent, avec l’unilinguisme des agents lorsque ces derniers sont en contact avec une population mixte (ce qui est le cas des pouvoirs locaux de Bruxelles)

enseignement obligatoire du français ou du néerlandais dès l’enseignement primaire en tant que deuxième langue à Bruxelles et dans les communes à facilités.

LES ENTITES FEDEREES : COMMUNAUTES ET REGIONS

Une particularité du système fédéral belge est l’existence de deux types d’entités fédérées : les Régions, pour tout ce qui touche au sol (matières localisables) et les Communautés pour ce qui touche aux personnes (culture au sens le plus large, audiovisuel, enseignement, emploi des langues, santé, affaires sociales...). Pour celles-ci, la compétence territoriale déborde de la région linguistique unilingue et concerne également les institutions « uni-communautaires » de Bruxelles. C’est une timide ébauche de fédéralisme personnel.

Par ailleurs, les entités fédérées se sont vu reconnaître des compétences juridiques très importantes :

compétences exclusives ;

« pouvoir d’Etat » dans les matières de leurs compétences, sans hiérarchie des normes ;

compétences internationales dans ces mêmes matières.

LA PARTICIPATION DES MINORITES AUX INSTITUTIONS MIXTES

Dans les institutions fédérales et dans les institutions de la Région de Bruxelles-capitale, on peut observer une construction « en miroir » : les garanties qui ont été accordées aux francophones dans l’Etat belge (où ils représentent 40%) ont été parallèlement accordées aux Flamands de Bruxelles (où ils représentent 10%).

Les techniques de protection sont fort nombreuses. On en citera les principales :

quasi-parité au gouvernement, au sein duquel la décision se prend par consensus ;

doubles majorités pour le vote de certaines lois ;

mécanismes d’ « alarme » lorsque les intérêts essentiels d’une Communauté sont en danger.

ASYMETRIES

La Belgique d’aujourd’hui vit à l’heure de l’asymétrie :

asymétrie institutionnelle car les Flamands ont fusionné leurs institutions régionales et communautaires, à la différence des francophones ;

asymétrie mentale aussi : car les sentiments d’appartenance sont forts différents d’une Communauté à l’autre. Les francophones se sentent prioritairement belges, à la différence des Flamands, qui ont la conscience de former une Nation, sans doute la seule Nation au monde qui dispose de deux Etats (l’Etat belge, contrôlé par le jeu de la loi du nombre ; l’Etat fédéré flamand, qui se donne chaque jour davantage les attributs d’un Etat pur et simple).

Bruxelles, village global...francophone

Aujourd’hui Bruxelles, avec son million d’habitant, compte 28% d’étrangers, dont près de la moitié ressortissants de l’Union européenne. C’est sans compter les nombreuses naturalisations d’immigrés [16]. On y parle toutes les langues du monde, mais surtout l’arabe, l’anglais, l’espagnol, le portugais, le castillan, le turc, le polonais... Mais, à l’exception de quelques ghettos d’eurocrates anglophones, le lien de la socialisation est le français. Un indice : plus de 90% de la population de la Région choisit cette langue pour ses papiers et actes officiels. Ce pourcentage n’a cessé de croître depuis des décennies.

Bruxelles est donc un carrefour, un microcosme européen et même mondial, mais cette internationalisation n’a en rien entravé son caractère de « cap nord de la Francophonie ».


[1L’avocat flamand VERLOOI s’émeut en 1788 du sort de sa langue : « la langue flamande (est) maltraitée à Bruxelles. Dans cette ville, elle est non seulement négligée, mais encore méprisée. »

[2Durant la période hollandaise, les diplomates français à Bruxelles (tout comme des agents de Guillaume d’Orange) avaient multiplié les dépêches à leurs autorités pour témoigner de la ferveur francophile, voire rattachiste, des populations francophones des Pays-Bas. En août 1830, le premier drapeau sur l’Hôtel de Ville de Bruxelles fut le drapeau français. Après 1830, plusieurs révolutionnaires avaient plaidé le rattachement à la France ou, à défaut, la remise de la couronne du nouveau Royaume à Louis-Philippe. Ces actes d’allégeance s’avérant politiquement impossibles en raison de la conjoncture internationale, le Congrès national vota en faveur du Prince de Nemours, fils de Louis-Philippe. Les Puissances s’y étant également opposées, les pères du nouvel Etat purent se consoler à l’occasion du mariage du roi Léopold Ier avec la fille de Louis-Philippe.

[3Lors des travaux du Congrès national, l’article 30 de la Constitution (ancien article 23) ne donna pour ainsi dire lieu à aucune discussion. Voir aussi l’arrêté du 16.11.1830, art.5 : "Les citoyens, dans leurs rapports avec l’administration, sont autorisés à se servir indifféremment de la langue française, flamande ou allemande".

[4Voir ainsi l’épopée fondatrice du mouvement flamand « De Leeuw van Vlaenderen », d’Henri CONSCIENCE, écrite en 1838. Parmi les autres intellectuels actifs dans ce combat, on citera : Jan Frans WILLEMS, Jan Jacob DELAET, Théodore VAN RIJSWIJCK pour la tendance libérale, et l’abbé Jan Baptiste DAVID, Guido GEZELLE et Albrecht RODENBACH dans le camp catholique. La question de base fut celle de la langue, car au Nord du pays, les classes populaires s’exprimaient dans divers dialectes. Durant des décennies, il y eut un débat sur le choix d’une langue unique pour les Flamands. Plusieurs thèses étaient en présence : un « flamand » unifié, le « hollandais », voire même le haut-allemand.

[5Voir ainsi la figure du prêtre Adolphe DAENS, fondateur du Christene Volkspartij en 1893, élu député en 1894, et précurseur de la démocratie chrétienne.

[6Le VERMEYLENFONDS, de tendance socialiste, ne sera créé qu’en 1945.

[7Jan Jacob DELAET, qui s’illustrera par un célèbre duel avec le ministre de la guerre, M. CHAZAL, français d’origine ! En 1868, le député Edward COREMANS prononcera le premier discours en néerlandais à la Chambre.

[8Avant même les élections au suffrage universel, les socialistes entrèrent au sein d’un gouvernement tripartite présidé par M. DELACROIX.

[9La seconde guerre mondiale met une nouvelle fois en évidence la différence d’attitude entre le nord et le sud du pays. Certes, on trouve des collaborateurs et des résistants dans les deux communautés, mais le V.N.V. offre en Flandre une base populaire à la collaboration, tandis que celle-ci prend un tour beaucoup moins massif en Wallonie . En sens inverse, le poids de la résistance se trouve sans conteste en Wallonie et à Bruxelles. Par ailleurs, dès la guerre, la majorité des Flamands se rallie à l’attitude du Roi Léopold III.

[10Sur ce sujet, lire notamment : M.QUEVIT, Les causes du déclin wallon, Bxl, éd. Vie ouvrière, 1978 ; Fr. PERIN, Histoire d’une Nation introuvable, Bxl., P.Legrain, 1978 ; voir aussi l’analyse historique d’H. HASQUIN, dans son intervention au Sénat du 25.7.1988, et notamment le passage suivant : "Si de nombreux Wallons et la grande majorité des Bruxellois constituent le dernier carré des Belges, une Nation flamande s’est organisée à l’intérieur de l’Etat : attachée à sa langue, elle défend son territoire avec bec et ongles. Imprégnée de la pensée germanique, pénétrée du Volksgeist, elle est convaincue que la ’Communauté culturelle fonde l’appropriation’", Ann.parl., S.,25.7.1988, p. 1112. Une illustration de l’idéologie flamande à cet égard est fournie par l’ouvrage de l’éditorialiste du quotidien le Standaard, Manu RUYS, De Vlamingen, een Volk in beweging, een Natie in wording, 1973.

[11Le PIB flamand n’a dépassé celui de la Wallonie qu’en 1964.

[12Un exemple parmi beaucoup d’autres : confrontée au marasme de sa sidérurgie, la Wallonie découvre que l’Etat belge crée de toutes pièces une sidérurgie moderne à Gand (SIDMAR). Mais on pourrait évoquer également la politique de construction d’autoroutes ou de modernisation des voies ferrées.

[13Pour les quatre régions linguistiques, les chiffres sont ceux de 2001 (source : Budget des Voies et Moyens de l’Etat fédéral pour 2002).

[14Aux élections communales d’octobre 2000, quatre de ces communes virent s’opposer des listes unilingues : Crainhem (78,20% F - 21,81% Vl), Linkebeek (75,9% F - 24,10% Vl), Rhode-Saint-Genèse (61,05% F - 38,95% Vl) et Wezembeek-Oppem (57,81% F - 17% Vl - 25,19% bilingues) ; les deux autres communes ne comptaient que des listes bilingues. En conséquence, les 6 conseils communaux ont totalisé globalement 78 élus francophones sur 124, soit 62,9% de l’ensemble. En 1993, la répartition linguistique des dossiers de redevances radio-télévision était la suivante : Drogenbos 62% F - 38% Vl ; Crainhem 68,4% F - 31,6% Vl ; Linkebeek 67,9% F - 32,1% Vl ; Rhode-St-Genèse 54,1% F - 45,9% Vl ; Wemmel 46,2% F - 53,8% Vl ; Wezembeek-Oppem 60% F - 40% Vl.

[15On peut s’étonner que seules 6 communes (soit 40.000 habitants francophones) soient ainsi dotées de facilités, car la périphérie bruxelloise compte globalement 120.000 Francophones. Dans 9 autres communes sans facilités, les Francophones ont des élus communaux, représentant une moyenne de 16,9% des conseillers communaux. Au total pour les 15 communes de la grande périphérie, les élus francophones issus des urnes en octobre 2000 étaient au nombre de 121, soit 32%. On comparera ces chiffres avec ceux de la représentation flamande dans les communes bruxelloises : 79 élus sur 653, soit 12,1%.

[1670% des Turcs présents en Belgique ont acquis la nationalité belge, 66% des Marocains, 35% des Italiens...

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