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Si la crise alimentaire faisait les gros titres des journaux au printemps 2008, au moment où nous écrivons cet éditorial ce n’est plus le cas : à l’automne 2008, la crise financière l’a évincée, ce qui ne veut bien évidemment pas dire que la crise alimentaire soit résolue. Néanmoins la très forte augmentation des prix des produits agricoles et des matières premières, en particulier les hydrocarbures, s’est brutalement arrêtée et les prix sont de nouveau à la baisse - et même fortement -, entraînant par là même la baisse des craintes d’une reprise de l’inflation. Ainsi, certaines denrées agricoles ont chuté de 50% et le baril de pétrole qui a approché les 125 dollars en mai 2008 (Le Mondetitrait même qu’il atteindrait les 200 dollars !) est, le 10 octobre 2008, en dessous de 80 dollars. L’OPEP décide d’une réduction de la production pour soutenir les cours, inquiète de l’état de la demande dans les mois prochains. À toute chose malheur est bon car, du fait de lacrise financière, les investisseurs craignent que la récession ne pèse sur les matières premières et de ce fait délaissent les matières premières agricoles, en particulier les céréales et les oléagineux.

À l’automne 2008, blé, maïs, orge sont en abondance sur les marchés et les cours historiques de 2007 sont déjà presque oubliés, alors qu’un an auparavant lesdiscours étaient très alarmistes du fait de conditions climatiques défavorables : sécheresses à répétition en Australie, sécheresse en Ukraine et en Russie en 2007 ayant entraîné une forte réduction des exportations de blé de ces deux pays, pluies tardives en Chine et en Argentine ;stocks de céréales au plus bas aux États-Unis. La spéculation sur les marchés a donc joué classiquement son rôle. En octobre2008 le discours est tout autre : les récoltes sont satisfaisantes et, du fait de la crise financière et de la crainte d’une diminution de la demande, les cours sont à la baisse.

Cependant, cette instabilité des marchés n’est qu’un des aspects de la « crise alimentaire » et les problèmes que pose un accès régulier aux produits alimentaires à des prix accessibles restent entiers, et pas seulement du fait de l’augmentation constante de la demande. S’il est vrai que la croissance démographique reste un des facteurs qui expliquent la tension sur les marchés des produits alimentaires, elle est loin de justifier le problème de la malnutrition. Si les aléas climatiques en sont un autre, ils n’affectent pas toutes les régions agricoles de la planète en même temps et les mauvaises récoltes à un endroit peuvent être compensées par les bonnes récoltes engrangées ailleurs. De plus, il existe désormais des moyens de prévoir les récoltes et donc de prévenir les mauvaises en achetant et en stockant des céréales sur le marché mondial afin de les mettre sur le marché en cas de besoin. L’intensité d’une crise alimentaire est donc toujours une affaire politique : savoir prévoir et organiser l’accès aux céréales surtout pour les plus fragiles, c’està-dire non seulement ceux qui se trouvent en milieu urbain, qu’il est d’ailleursrelativement facile de joindre, mais surtout ceux qui se trouvent en milieu rural et qui sont beaucoup plus difficiles à atteindre.

L’essentiel de ce numéro a été piloté par Pierre Janin, géographe, chercheur àl’Institut de recherche pour le développement (IRD), qui a proposé les auteurs et qui légitimement en assure la présentation générale. Hérodoteaccueille donc, dans ce numéro, des économistes, des anthropologues et des agronomes. La majorité des articles concernent l’Afrique, même si la crise alimentaire toucheaussi les autres continents, il est vrai avec une moindre gravité. C’est d’ailleurs ce continent qui fait l’objet des programmes de développement les plus nombreux etce sont les programmes agricoles de certains pays de ce continent qui essaient de mettre en place des dispositifs pour affronter les situations d’urgence alimentaire. Seulement, leur efficacité reste des plus minimes tant que n’est pas résolue la question de la qualité de l’encadrement politique, condition indispensable à la réussite de tout programme de développement. En très bon connaisseur de l’Afrique subsaharienne, Pierre Janin démontre qu’au-delà des réelles difficultés rencontrées pour atténuer la vulnérabilité de population de pays sans grandes ressources agricoles ni financières, cette situation de « crise alimentaire » présente néanmoins quelques opportunités marchandes et politiques pour les gouvernants comme pour des responsables d’ONG.

En vérité, comme le montrent les articles de Sylvie Brunel, Nicolas Bricas et de Benoît Daviron, plus qu’un problème de production insuffisante, la « crise alimentaire » de longue durée résulte avant tout de la pauvreté. Et la gravité de la pauvreté résulte des énormes inégalités économiques et sociales qui caractérisent la majorité des pays sous-développés. Et ces inégalités résultent à leur tour essentiellement des errements des responsables politiques et économiques. Ainsi, la dégradation de la situation alimentaire des plus pauvres dans les pays sous-développés est aggravée par certaines politiques agricoles libérales. Les années 1980 et 1990 ont été,là aussi,des années durant lesquelles le moins d’État et les bienfaits du marché étaient censés résoudre nombre de problèmes. Par exemple, Habib Ayeb montre comment, en Égypte, le développement d’un nouveau secteur agricole « moderne », c’est-à-dire de grandes exploitations créées à l’aide de capitaux égyptiens ou étrangers qui se consacrent aux cultures d’exportation(fleurs et primeurs), a « marginalisé » une agriculture traditionnelle jugée dépassée bien que remarquablement intensive. Les revenus tirés de l’export étaient censés couvrir les achats des produits alimentaires nécessaires aux besoins de la population. Mais c’était compter sans la flambée des prix qui a marqué l’année 2007 et qui a provoqué un renchérissement brutal du prix du pain que le gouvernement égyptien a bien été contraint de bloquer pour calmer des émeutes urbaines qui ont fait une quinzaine de morts. Inversement, le gouvernement éthiopien (cf. l’article d’Alain Gascon), sans doute parce qu’il se souvenait des errements de Hailé Selassié et de Mängestu qui avaient cherché à occulter, en vain, la catastrophique famine de 1984-1985, a réagi dès que le système d’alerte national l’a averti du déficit des pluies de printemps en 2008. Le Premier ministre a aussitôt mobilisé les réserves nationales de nourriture, lancé un appel à la solidarité internationale et travaillé avec les organisations humanitaires pour secourir les sinistrés. Si, cette fois, la famine est évitée, la situation alimentaire reste néanmoins précaire pour nombre d’Éthiopiens dont 10% souffrent de sousalimentation chronique. Qu’en sera-t-il en 2025 lorsque les Éthiopiens seront 100millions contre 77 millions en 2007 ?

Dans le cas du Zimbabwé, Daniel Compagnon montre que les faibles récoltes ne sont guère dues au déficit des pluies mais que c’est avant tout la politique du régime de Robert Mugabe qui, depuis dix ans, est responsable de la gravité de la situation. Ni des précipitations abondantes en 2009 ni une aide internationale conséquente ne suffiraient à résoudre une situation devenue tragique pour les plus vulnérables.

Parmi les pays sous-développés, un se distingue, le Vietnam. Sylvie Fanchette et Dao The Anh montrent comment ses dirigeants ont choisi d’en assurer l’autosuffisance rizicole etcomment, devenu le deuxième exportateur de riz au monde, ils ont décidé de réduire les exportations pour assurer un stock de riz suffisant en cas de besoin. Cette prudence est d’autant plus nécessaire que les paysans vietnamiens se détournentdésormais de la culture du riz pour se dédier à des productions plus rentables, à moins que l’augmentation continue des cours mondiaux du riz ne la rende de nouveau attractive -un scénario probable du fait de l’accroissement de la consommation dans les pays développés, en particulier en Europe. Mais cette augmentation des prix assurée par la faiblesse des quantités mises sur le marché, les pays exportateurs n’étant que six (cf. Frédéric Lançon et Patricio Mendez del Villar), aura des répercussions très négatives dans de nombreux pays africains importateurs de riz du fait de la pauvreté des consommateurs. La « crise alimentaire » est donc loin d’être résolue.


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    (Uniquement à partir du numéro 109, second trimestre 2003)
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