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Après les massacres de Beslan : le conflit tchétchène dans l’impasse

Cyrille Gloaguen

« Ce qui vient de se passer est un crime terroriste cruel, sans précédent et inhumain. Ce n’est pas un défi pour le président, le parlement ou le gouvernement. C’est un défi pour toute la Russie. Pour tout son peuple ». V. Poutine, 4 septembre 2004.

Qui se trouve derrière la tuerie de Beslan ? Qui sont ces preneurs d’otages qui ont massacré vendredi plusieurs centaines de personnes ? Les autorités russes évoquent des Tchétchènes, des Ingouches, des Slaves, des Tatars, des Kazakhs, mais aussi des ... Coréens et une dizaine de « ressortissants arabes », dont un à la peau noire. L’opération, enfin, aurait été financée par Abou Omar As-Sef, le représentant d’al-Qaida en Tchétchénie et commandée par l’insaisissable chef de guerre Chamil Basaiev. Difficile, en tout cas, de nier la symbolique islamique dont s’entourent depuis plusieurs années déjà les combattants tchétchènes, ainsi que l’apparition dans le conflit de noms d’origine arabe et des références faites à l’histoire du Proche et du Moyen-Orient (« brigades d’Islambouli » dans l’attentat contre les deux Tupolev fin août ; influence des rituels des kamikazes palestiniens sur les « veuves noires » tchétchènes ; mise en scène des preneurs d’otages du théâtre de la Doubrovka, etc.). Difficile également de nier que l’argent versé par les pays arabes, la Turquie, le Pakistan, etc. a été l’un des principaux facteurs de la dérive islamiste et du succès rencontré par les prêcheurs radicaux qui arpentent depuis plus de quinze ans les villes et les villages du Caucase et d’Asie centrale, y gommant peu à peu l’islam traditionnel. Sans y voir forcément autre chose que l’influence d’une liberté de culte désormais autorisée, force aussi est de constater que l’islam s’étend partout dans l’espace ex-soviétique, de l’Adjarie aux frontières afghanes et jusqu’à la Russie qui, selon des chiffres donnés par Ravil Gainoutdin, le président du Conseil des muftis russes, compte aujourd’hui entre 5000 et 6000 mosquées contre seulement ... 154 en 1991 ! C’est un terreau sur lequel, si le conflit tchétchène perdure, pourraient pousser de nouvelles générations de combattants islamistes. On oublie trop souvent, et l’identité des preneurs d’otages de Beslan ne fait que le confirmer, que tous les pays et régions limitrophes de la Tchétchénie sont ou ont été touchés à des degrés divers (zones de refuge ou de passages, trafics d’armes, caches, attentats, etc.) par le terrorisme islamique. Au Bachkortostan, la plus grande république musulmane de Russie, et au Daguestan, les autorités viennent d’expulser des religieux turcs, égyptiens, yéménites et saoudiens qui cherchaient à créer des écoles coraniques et à recruter des combattants, tandis qu’en Ouzbékistan et en Azerbaïdjan, on juge

Tout cela a déjà été, par d’autres, souvent souligné, mais, à mon sens, cet argent, ces noms et ces symboles montrent surtout combien ce conflit est devenue autre chose qu’une simple guerre d’indépendance nationale telle que pouvaient encore la qualifier feu le président D. Doudaev et son successeur A. Maskhadov. 

Après le massacre de Beslan, Moscou est à nouveau montré du doigt pour son aveuglement dans cette guerre. Sans nier, bien entendu, les exactions des forces armées russes, il convient de rappeler que celles-ci sont loin d’être les seuls acteurs d’un conflit qui reste hermétique à l’analyse : lutte identitaire, ethnique, religieuses ? violences mafieuses ou politiques ? guerre civile ou guerre de libération ? Face aux multiples services de police et militaires, fédéraux et locaux, aux nombreuses milices privées que l’on qualifie par facilité de pro-russes, le camp « tchétchène » forme une véritable nébuleuse : à côté du clan Maskhadov, musulman nationaliste, on trouve les groupes islamistes de C. Basaiev (Shahides Riudus-Salikiine et « Mejlis-ul-Choura des moudjahidin du Caucase »), les membres de la « Légion arabe » du légendaire Omar Ibn al Khattab, un saoudien tué par les Russes en avril 2002, les clans des autres chefs de guerre, vivants ou morts, (Oumarov, Guelaiev, Oudougov, etc.), tous doués d’une autonomie propre. Ces hommes viennent d’un peu partout, des républiques musulmanes de Russie, d’Asie centrale, des pays arabes, de Turquie, etc. On les a vu aussi combattre aux côtés des Talibans et en Bosnie... Mais cette nébuleuse compte également de multiples groupes mafieux, qui se mêlent parfois aux premiers, et dont les ramifications s’étendent aux mafias turques, abkhazes, géorgiennes, russes, etc. Ces groupes sont si disparates, si peu unis, si mus par des objectifs différents, que j’ai le plus grand mal à les qualifier d’indépendantistes servant la cause d’un hypothétique « peuple tchétchène ».

En 2003, selon le ministère russe de l’intérieur, 561 actes terroristes ont été perpétrés en Russie, qui ont tué plus de 200 personnes et en ont blessé 600 autres. A 90% ils étaient liés au conflit tchétchène. L’année 2004, loin d’être encore achevée, a déjà battu ce triste record : après les actes terroristes de ces dernières semaines et la soixantaine d’autres qui les a, officiellement, précédés, le nombre de victimes a très largement dépassé le millier, avec au moins 300 morts et 800 blessés !

Ainsi, les thuriféraires du « courageux petit peuple tchétchène » victime du monstre russe, position qui, somme toute, n’est guère autre chose que le classique schéma de la lutte des classes de jadis plaqué sur un conflit qui, par sa complexité, n’a probablement pas d’équivalent dans le monde, ceux-là devraient tout de même relire l’histoire locale. Ils se souviendraient ainsi de l’opposition du président Doudaev à la résolution votée en mars 1993 par le parlement tchétchène, qui aurait pu mener à l’intégration pacifique de la petite république dans la Fédération russe, mais qui au contraire conduisit à la guerre civile, poussant Moscou à intervenir en décembre 1994. Ils se souviendraient aussi des combats de l’été 1998 entre factions tchétchènes ; des attaques de C. Basaiev d’août et de septembre 1999 contre le Daguestan, qui firent des dizaines de morts et poussèrent 32.000 personnes à quitter brusquement leurs villages et leurs maisons. Ils n’oublieraient pas, enfin, que les victimes de Beslan sont presque toutes ossètes, comme ailleurs elles étaient ingouches, daguestanaises et tchétchènes et non pas seulement russes, et qu’à Beslan comme ailleurs, ces morts et ces blessés étaient dans leur grande majorité des femmes et des enfants.

Le conflit tchétchène est depuis plusieurs années doué d’une dynamique propre que plus rien ne peut visiblement arrêter. Avec qui les autorités russes pourraient-elles en effet parlementer ? Avec l’ex-président Maskhadov ? Allons donc ! Depuis la date de son élection en janvier 1997, Maskhadov n’a jamais été capable de contrôler la Tchétchénie, allant même jusqu’à s’allier avec C. Basaiev, dont il fait en juillet 2002 son chef des opérations militaires, pour chercher à contrebalancer l’influence des autres chefs de guerre comme Rouslan Guelaiev ou Khounkar-Pacha Israpilov. Il faut être naïf pour penser qu’une Tchétchénie devenue indépendante et débarrassée des soldats russes deviendrait sur le champ un havre de paix. Bien au contraire, cette indépendance serait un blanc-seing donné à toutes les forces radicales ultra violentes à l’œuvre aujourd’hui sur le territoire de la petite république caucasienne. L’histoire immédiate en témoigne d’ailleurs. La Tchétchénie, alias Ichkérie, a été de facto indépendante pendant trois ans à partir de 1996, date des accords de Khasaviourt, sans que pour autant ne cesse la lutte entre groupes tchétchènes rivaux et que les mafias n’en profitent pour propager dans toute la région le commerce des armes, des êtres humains, de la drogue, etc.

Malgré son désir évident d’en finir avec cette guerre, Poutine n’a sur place personne à qui remettre le pouvoir et qui serait capable d’imposer la paix. Encore moins aujourd’hui après cet attentat qui semble avoir polarisé sur les Tchétchènes toute la haine des Russes, quelque soit leur origine ethnique. Et c’est bien là le drame de ce conflit : il n’a plus ni bornes, ni morales ni physiques, et aucun de ses acteurs n’est assez puissant pour y mettre fin. La guerre tchétchène est la gangrène de la fragile démocratie russe : l’opinion publique semble à nouveau pousser le pouvoir vers la fermeté envers les terroristes, alors qu’il y a peu elle appelait de ses voeux la paix ; Poutine vient d’annoncer - ce que Jirinovski demandait - une réorganisation des services spéciaux qui leur donnera encore plus de pouvoir ; de son côté, la Douma s’apprête à voter des fonds spéciaux pour accroître la sécurité ; D. Rogozin, le leader du parti ultra nationaliste Rodina, exige la démission du gouvernement ; Russie Unie, le parti présidentiel, exclut, comme le président, tout accord avec « des tueurs d’enfants » et « des bâtards », et il n’est pas jusqu’à l’aimable association Comité-2008, qui se veut une vitrine de la démocratie, qui ne dénonce « la faiblesse du gouvernement face à la terreur ».

La Russie n’est pas abattue ; elle a été fortement ébranlée, mais s’apprête à frapper avec encore plus de force. Il n’en demeure pas moins qu’elle se trouve aujourd’hui face à un dilemme. Comment terminer cette guerre, empêcher qu’elle ne pousse les ethnies caucasiennes les unes contre les autres, les forces russes à encore plus de violence ? Comment empêcher qu’elle ne déborde pas sur la Géorgie, l’Azerbaïdjan, sur tout le sud de la Russie, que les lobbies nationalistes à Moscou ne se lancent dans la surenchère ? Comment ne pas frémir aussi, face à l’inconsistance et à l’immaturité des partis politiques russes, à l’idée de ce qu’il adviendrait dans le pays si Poutine venait à disparaître demain ?

 

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