En 2006, Hérodote publiait Amérique latine : nouvelle géopolitique. Nouvelle, parce qu’au libéralisme triomphant des années 1990 succédait une période favorable aux gouvernements de gauche avec des chefs d’État tels que Hugo Chávez au Venezuela, Michelle Bachelet au Chili, Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil, Evo Morales en Bolivie... C’est alors le temps du retour de l’État, du nationalisme économique. Toutefois, Hérodote restait plutôt circonspect, ce que la situation actuelle tend à justifier.

Abstract : Editorial

In 2006, Hérodote published Latin America : the new geopolitics. Indeed it was new, for after the triumphant liberalism of the 90’s, we could observe a period where governments from the left were particularly popular : Hugo Chávez in Venezuela, Michelle Bachelet in Chile, Luiz Inácio Lula da Silva in Brazil, Evo Morales in Bolivia... A period of strong States, of economical nationalism. Yet Hérodote stayed prudent, and the current situation shows we were right.

Article Complet

En 2006, Hérodote publiait Amérique latine : nouvelle géopolitique. Nouvelle parce qu’au libéralisme triomphant des années 1990 succédait une période favorable aux gouvernements de gauche avec des chefs d’État tels que Hugo Chávez au Venezuela, Michelle Bachelet au Chili, Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil, Evo Morales en Bolivie... C’est alors le temps du retour de l’État, du nationalisme économique.

Toutefois, Hérodote restait plutôt circonspect vis-à-vis de l’enthousiasme de certains intellectuels français pour ce qu’ils espéraient être le renouveau de la lutte contre l’impérialisme américain. D’ailleurs, les articles rassemblés dans ce numéro présentaient une image beaucoup plus complexe et subtile de cette évolution géopolitique latino-américaine. En effet, tous ces leaders de gauche étaient loin d’avoir la même idéologie : la sociale-démocrate Michelle Bachelet ne partageait pas les convictions révolutionnaires de Hugo Chávez qui se voyait comme le leader d’une nouvelle révolution bolivarienne.

La situation actuelle confirme que la circonspection d’Hérodote était justifiée.
Non pas que tous les chefs d’État latino-américains de gauche aient disparu de la scène politique : Nicolás Maduro a succédé à Hugo Chavez, Evo Morales est toujours au pouvoir en Bolivie, Rafael Correa le fut en Équateur jusqu’en 2017 et, quant à Cuba, si Raúl Castro a démissionné de la présidence en avril 2018, à quatre-vingt-six ans, il a passé les clés du pouvoir à son premier vice-président, Miguel Díaz-Canel, un pur produit du système cubain. Le début d’ouverture vers une économie de marché limitée à quelques secteurs (tourisme surtout) et les facilités de circulation entre Cuba et la Floride où se sont installés de nombreux Cubains ayant fui le régime castriste ne doivent pas masquer le contrôle autoritaire qui continue de s’exercer sur la population (voir l’article de Vincent Bloch).

Peut-on encore dire que la révolution bolivarienne initiée par Chávez a contribué à modifier les équilibres géostratégiques de l’Amérique latine et instauré le socialisme du xxie siècle ? Loin s’en faut. Malgré des discours et des références idéologiques communes, les trois pays centraux de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba) n’ont pas réussi à former une alliance cohérente et à porter un projet stratégique pour la région (voir l’article de Marc Saint-Upéry et Pablo Stefanoni). La situation vénézuélienne est la plus catastrophique des trois, comme le prouve l’exil d’une partie de la population qui n’est plus limité aux classes aisées, mais touche désormais toutes les classes sociales (voir l’article de Fabrice Andréani et Lucie Laplace) qui fuient la pauvreté, les pénuries alimentaires et de médicaments. Exil qui n’est pas sans créer des tensions avec les pays voisins mal préparés à l’accueil de ces populations.

La situation géopolitique des États de l’Amérique centrale est tout aussi préoccupante, ce qu’illustrent les crises politiques à répétition, les élites politiques cherchant à s’approprier ou à conserver le pouvoir au plus grand mépris de la démocratie (voir l’article de Gilles Bataillon). À cela s’ajoute une situation économique dégradée qui pousse elle aussi à l’émigration. Nombreux sont les Honduriens, les Salvadoriens et les Nicaraguayens à tenter de rejoindre le Mexique en espérant atteindre les États-Unis et leur nombre ne cesse de croître malgré les risques encourus (voir les articles de Laurent Faret et Julieta Fuentes-Carrera). En revanche, la situation de la Colombie paraît se normaliser (voir l’article de Gérard Martin) depuis l’accord signé en août 2016 à La Havane avec les Farc (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia), lors duquel le gouvernement Santos a accepté de sortir de la seule action militaire pour commencer de longues négociations, dans un premier temps secrètes, qui ont conduit au dépôt des armes, à la démobilisation des combattants et à leur réinsertion. La fin de cette guérilla exceptionnelle par sa longévité n’est cependant pas encore assurée, l’un des mouvements de guérilla, ENL (Ejército de liberación nacional – Armée de libération nationale), n’ayant toujours pas signé d’accord avec le gouvernement d’Iván Duque, en place depuis août 2018, et les liens avec le narcotrafic de la cocaïne n’étant pas encore coupés.
Les résultats des élections brésiliennes du 28 octobre 2018 ont stupéfié non seulement nombre de Brésiliens, mais aussi nombre d’observateurs et amis du Brésil. Le candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro, après une campagne rapide, a même failli l’emporter au premier tour. Le besoin de sécurité et la volonté de sortir de la corruption massive des élites politiques précédentes expliquent ce mouvement de « dégagisme » et l’aspiration à un pouvoir fort dont on pense, sans doute à tort, qu’il saura régler ces deux problèmes (voir la lettre de Hervé Théry). Pour la corruption comme pour la sécurité la tâche est immense et complexe, comme le montre ­l’article de Sylvain Souchaud sur la politique carcérale du Brésil, qu’il qualifie de terreau du crime organisé et de la violence meurtrière, et qui touche tout le Brésil, du nord au sud et d’est en ouest.

Un point commun réunit tous ces États d’Amérique latine, c’est la place de la Chine dans leurs économies de rente. Le besoin toujours grandissant de la Chine pour les matières premières ou des biens manufacturés à partir de ressources naturelles fait qu’elle est devenue la première destination des exportations du Brésil et du Chili, la deuxième de celles de l’Argentine, de la Colombie, du Pérou, de ­l’Uruguay et du Venezuela. Dans la majorité des cas, ces exportations se concentrent sur quelques produits, presque exclusivement des matières premières. A contrario, les importations des pays d’Amérique latine sont extrêmement diversifiées et enregistrent une forte valeur ajoutée. Les gouvernements de gauche latino-américains pensant se libérer de l’impérialisme étasunien se sont tournés avec enthousiasme vers la Chine, perçue comme un État ayant appartenu, dans un passé pas si lointain, au tiers monde tout comme eux et hostile aux États-Unis, sans peut-être mesurer leur passage à une autre forme d’hégémonie économique (voir l’article de Maristella Svampa et Ariel Slipak).

Autre changement d’importance, religieux cette fois, la montée des Églises évangélistes au détriment de l’Église catholique, même si le pape François, Argentin d’origine, peut la limiter (voir l’article de Rodríguez Cuadros).

Ce numéro a été réalisé avec la collaboration de Marie-France Prévôt-Schapira (Creda/université Paris 8) et Gilles Bataillon (EHESS, CIDE).


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